J’ai lu : Aliénation et accélération, d’Hartmut Rosa

Dans cet essai, Harmut Rosa propose une synthèse de ce qu’il a plus longuement exposé dans son précédent livre, Accélération, une critique sociale du temps (2010) (1)Élodie Wahl, « Hartmut Rosa, Accélération. Une critique sociale du temps », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, 2010, mis en … Lire la suite. Pourquoi alors lire une synthèse plutôt que l’exposé complet ? Parce que Aliénation et accélération permet à Hartmut Rosa de tirer ensemble 3 fils directeurs qui vont débuter dans ce livre et se poursuivre dans les 2 suivants :

  1. Le fil d’une problématique qui va de l’accélération à l’indisponibilité, en passant par l’aliénation : ce fil est celui porté par la seconde partie du sous-titre de l’ouvrage, c’est celui d’une analyse de la « modernité tardive ». C’est là que les décroissants vont trouver des critiques non seulement de l’accélération (technique) mais aussi de la croissance (économique) et de l’innovation (culturelle) : car « une société est moderne si elle n’est en mesure de se stabiliser que de manière dynamique » (2)Harmut Rosa, Rendre le monde indisponible, pages 16-17.. « Autrement dit lorsqu’elle est systématiquement tributaire de la croissance, de la densification de l’innovation et de l’accélération pour conserver et reproduire sa structure. Accélération, croissance et densification de l’innovation désignent respectivement une dimension temporelle, matérielle et sociale d’une seul et même processus de dynamisation » (3)Harmut Rosa, Résonance, page 466.. Cette logique de « stabilisation dynamique » – qui inclut la croissance économique – c’est ce que nous appelons « la croissance et son monde ».
  2. Le fil d’une discussion à l’intérieur de la Théorie critique – l’École de Francfort (4)On peut écouter : https://www.franceculture.fr/emissions/series/lecole-de-francfort –, ce courant de pensée dont les fondateurs sont Adorno, Horkheimer, puis Marcuse et qui aujourd’hui est représentée par Axel Honneth et Hartmut Rosa. Cette discussion porte entre autres sur la réhabilitation du concept d’aliénation.
  3. Le fil de « la question sans doute la plus importante pour nous autres humains : qu’est-ce qu’une vie bonne – et pourquoi fait-elle défaut (car je fais l’hypothèse simple qu’il semble normal de considérer que, jusqu’à présent, la plus grande part de nos vies personnelles et sociales exige d’être changée) ? » (5)Hartmut Rosa, Aliénation et accélération, pages 7-8..

Pour un compte-rendu assez complet du livre : Sébastien Broca, « Hartmut Rosa, Aliénation et accélération. Vers une théorie critique de la modernité tardive », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, 2012, mis en ligne le 21 mai 2012. URL : http://journals.openedition.org/lectures/8447

Hartmut Rosa tire ces 3 fils directeurs dans les 3 parties de son livre.

Une théorie de l’accélération sociale

Pour un décroissant, cette première partie présente un double intérêt : un intérêt général – celui de caractériser les Temps modernes et plus particulièrement encore la « modernité tardive » par l’accélération, c’est-à-dire par une course sans autre but que de courir : que peut donc être d’autre la croissance sinon une course dont le terme recule sans fin ? – et l’intérêt de proposer une sociologie de l’accélération, c’est-à-dire « une fondation de la critique dans le concret de la pratique ».

Les Temps modernes imposent le régime-temps de l’accélération

 « Les structures temporelles modernes … sont gouvernées par la loi et la logique d’un processus d’accélération » (page 8-9).

Reconnaissons que pour le moment, la thèse d’Hartmut Rosa n’est pas d’une originalité folle :

  • Ce qui permettrait d’unifier le Marx de jeunesse et le Marx de la maturité n’est-il pas le fil conducteur du temps : qu’est-ce que le « travail aliéné » si ce n’est le travail de celui qui n’a plus le temps que de reproduire ses moyens d’existence ? Qu’est-ce que l’extraction de la plus-value si ce n’est l’extorsion par le capitaliste de tout le temps qui excède le « temps de travail moyen socialement nécessaire » à la production des marchandises ?
  • Et bien évidemment, une réflexion critique sur le temps ne doit pas oublier l’apport de Paul Virilio (1932-2018) (6)https://www.franceculture.fr/emissions/les-nouvelles-de-leco/les-nouvelles-de-leco-du-mardi-27-novembre-2018 : « La vitesse est la face cachée de la richesse » disait-il dans une interview de 2011 (7)https://www.sciencesetavenir.fr/fondamental/deces-de-paul-virilio-urbaniste-et-philosophe_127661. Faisons quand même attention à ne pas confondre vitesse – de moins en moins de temps – et accélération – de plus en plus moins de temps.
  • Passons par une longue allusion au livre que Jérôme Baschet a consacré à La tyrannie du présent, Temporalités émergentes et futurs inédits, La Découverte, mars 2018. L’apport principal de ce livre me semble être la distinction qu’il fait entre « régime d’historicité » et « régime de temporalité ». « En résumé, on propose de référer la notion de régime d’historicité à l’échelle longue du temps de l’histoire, à la manière dont chaque société se pense dans son rapport à son passé, à son présent et son futur, tandis que le régime de temporalité concerne l’échelle courte du temps déployé dans les rythmes du quotidien et de la vie vécue » (page 135). Il peut alors en déduire ce qu’il nomme « présentisme » comme étant à la fois régime d’historicité et régime de temporalité, plus exactement le présentisme est cette époque – la nôtre – pendant laquelle « le régime de temporalité phagocyte le régime d’historicité » : « L’avènement du présentisme peut alors être saisi comme le processus par lequel le régime de temporalité qui caractérisait de longue date la modernité renforce son emprise et, finalement, envahit le terrain laissé vacant par la ruine progressive du régime d’historicité… Pour caractériser un processus donné comme inéluctable, ce n’est plus la marche de l’histoire que l’on invoque, mais l’imperturbable avancée du temps horaire. Le temps mesuré et abstrait des horloges a bel et bien cannibalisé le temps historique » (page 170). Autrement dit, alors que le régime moderne d’historicité faisait du présent un temps orienté par le progrès en direction du futur, le régime contemporain du présent produit un présent de plus en plus immédiat, avec de moins en moins de passé retenu et de futur projeté. C’est dire qu’aujourd’hui, ce n’est plus la fable du Progrès qui donne sens et direction à nos actions, c’est juste la rentabilité obtenue dans les délais les plus brefs,  infinitésimaux.

Avant de s’intéresser aux pratiques sociales provoquées par la dynamique de l’accélération, il n’est pas inutile de rappeler – philosophiquement – comment on peut conceptuellement expliquer pourquoi il ne faut pas s’étonner que la promotion moderne du « nouveau » ait historiquement débouché sur une dynamique de l’accélération, de la croissance et de l’innovation. Comment ne pas remarquer que le temps ne peut pas passer de la même façon pour l’« ancien » et le « nouveau » : plus le temps passe, plus l’ancien devient l’ancien et, au contraire, moins le nouveau reste nouveau. Le temps qui renforce l’ancien grignote le nouveau : si le temps fait apparaître l’ancien en le consolidant, il fait disparaître le nouveau en le fragilisant. Le nouveau est – en tant que tel, pour être – toujours en attente d’innovation et de nouveauté : il ne peut exister qu’en se renouvelant, donc en se consumant. Voilà pourquoi le « monde de la croissance » est aussi le « monde du nouveau ». Le tragique c’est que dans ce monde du nouveau, même l’ancien ne peut se re-présenter que sous la forme du « néo ».

Sociologie de l’accélération

Cette sociologie est analysée dans les 5 premiers chapitres ; qu’il faut lire 2 fois ; une fois à l’endroit, une fois à rebours. Car c’est, me semble-t-il, la lecture remontante qui peut le mieux faire apparaître l’intérêt de cette analyse pour la décroissance.

  1. Pourquoi, devons-nous nous demander, le sentiment de la décroissance stricto sensu – la décroissance-trajet – est-il le désarroi (8)http://decroissances.ouvaton.org/2020/03/10/desarroi-et-esperance-politiques-questions-de-decroissance/#Le_desarroi_le_rejet_le_projet_et_le_trajet. … Lire la suite ? Parce que les décroissants se mettent à penser un chemin historique pour repasser sous les plafonds de la soutenabilité écologique, sociale et démocratique au (pire) moment où  notre époque est celle de « la fin de l’histoire » (page 63). Non pas selon la thèse de F. Fukuyama parce que la démocratie aurait gagné mais parce que « nous avons perdu toute certitude sur la direction de l’histoire » (ibid.). Dans la modernité classique, l’histoire semblait avoir une direction : celle du progrès, génération après génération, pas à pas de mieux en mieux. a/ « La modernité tardive, en revanche, commence lorsque les vitesses du changement social atteignent un rythme de transformation intragénérationnel » (page 62). b/ Alors que le projet « moderne » des Lumières était celui des progrès dans l’autodétermination c’est-à-dire d’un certain affranchissement des règles normatives explicites, aujourd’hui, « dans le dos des acteurs » (page 58), les normes temporelles de l’accélération s’imposent de façon silencieuse : « sous la forme de délais, de calendriers et de limites temporelles » (ibid.).
  2. D’où provient la perte de toute certitude pour une fin dirigée de l’histoire ? C’est que même les « catégories de la décélération », parce qu’elles ne sont que des « réactions à l’accélération sociale » (page 53) sont finalement « secondaires » par rapport à la force dominante de l’accélération. Le « présentisme » de l’accélération – les choses changent mais elles n’évoluent pas » (page 55) – transforme finalement chaque moment de décélération en un simple épisode frénétique parmi d’autres : que les choses aillent dans un sens ou dans un autre, l’accélération fait que cela ne va plus nulle part.
  3. C’est dans le chapitre 3 qu’Hartmut Rosa a analysé « cinq formes différentes de décélération et d’inertie » (page 44) : a) les limites naturelles de vitesse, b) les oasis de décélération (formes anciennes et/ou traditionnelles de vie sociale), c) les ralentissements involontaires (les embouteillages, les dépressions), d1) les décélérations intentionnelles de type fonctionnel (yoga, moratoire), d2) les décélérations intentionnelles de type oppositionnel (mouvement slow), e) l’inertie polaire (Paul Virilio). C’est dans le chapitre 4 qu’il montre que « la seule forme de décélération qui ne semble pas dérivée ou résiduelle est celle qui est caractérisée… par la catégorie e » (page 54). « Tout espoir de changement culturel ou politique paraît vain » (page 52).
  4. C’est donc bien l’accélération sociale qui disposent des seules « forces motrices » dans la modernité tardive (chapitre 2), même si (chapitres 4 et 5), ce tourbillon de contingence semble vain. Hartmut Rosa distingue ainsi « trois réponses à la question de savoir comment la modernité tardive a été prise dans ce processus acharné d’accélération » (page 34) :
    1. Le moteur social : la compétition, la logique du marché capitaliste concurrentiel. Il ne s’agit plus de bien vivre mais de réussir sa vie : la compétition est ainsi devenue « le principe de distribution essentiel et dominant » (page 35).
    1. Le moteur culturel : la promesse de l’éternité. « L’accélération sert d’équivalent fonctionnel à la promesse (religieuse) de vie éternelle » (page 38). Comme si en vivant 2 fois plus vite, nous pouvions doubler la somme des expériences vécues. « La promesse eudémoniste de l’accélération du « rythme de vie » est notre réponse (c’est-à-dire celle de la modernité) au problème de la finitude et de la mort » (page 40).
    1. Le cycle de l’accélération : « Les trois catégories identifiées ci-dessus – accélération technique, accélération du changement social et accélération du rythme de vie – en sont venues à s’emboîter en un système de feedback qui s’anime tout seul sans relâche » (pages 40-41). « Par exemple, Internet n’a pas seulement augmenter la vitesse des échanges de communication et la « virtualisation » des processus économiques et productifs ; il a aussi établi de nouvelles structures professionnelles, économiques et de communication, ouvrant la voie à de nouveaux modes d’interaction sociale et même à de nouvelles formes d’identité sociale » (pages 41-42).
  5. C’est dans le chapitre 1 qu’Hartmut Rosa avait commencé par distinguer les trois catégories qui constituent l’accélération sociale :
    1. L’accélération technique : c’est ainsi que « le temps est de plus en plus conçu comme un élément de compression ou même d’annihilation de l’espace » (page19). Vitesse des communications, des trajets, du traitement des data… Mais attention, Hartmut Rosa a la prudence de ne pas faire de cette accélération technique la cause de l’accélération sociale mais plutôt une « réponse au problème croissant du manque de temps » (page 33).
    1. L’accélération du changement social, c’est-à-dire l’accélération de la société elle-même, par « compression du présent » (page 21) : la vitesse par lesquelles déclinent tant l’espace d’expérience que l’horizon d’attente augmente constamment. On passe du rythme intergénérationnel de la modernité classique au rythme intragénérationnel de la modernité tardive.
    1. L’accélération du rythme de vie : « les acteurs sociaux ressentent qu’ils manquent de temps et qu’ils l’épuisent » (page 25). Ce qui est un paradoxe car l’accélération technique devrait rendre abondant le temps. C’est l’« effet rebond » : « les taux de croissance dépassent les taux d’accélération et, par conséquent, le temps devient de plus en plus rare malgré l’accélération technique » (page 32).

L’accélération sociale et les versions contemporaines de la Théorie critique

Mais pourquoi critiquer l’accélération ? Hartmut Rosa répond à cette question à la fois en se replaçant sous l’autorité de la tradition de la Théorie critique (chapitre 6) et en s’autorisant une critique interne de ses versions les plus récentes (celles d’Habermas – au chapitre 7 – et celle d’Honneth – au chapitre 8).

Nous devons premièrement nous demander quel peut être l’intérêt politique de se placer ainsi dans le sillage de la Théorie critique ? C’est que c’est peut-être cette théorie qui peut le mieux répondre à une question générale – si souvent impensée – que pourtant tous les « critiques » devraient se poser : pourquoi critiquer ?

Anticipons la réponse : il faut critiquer ce qui empêche une vie humaine d’être une vie bonne, ce que seule une critique normative peut justifier, parce que, seule, elle ne sape pas la possibilité politique d’une rupture (= d’une révolution).

Les apories de toute critique et la voie normative de la Théorie critique

« On considère en général qu’il existe deux … formes fondamentales de critique sociale » (page 90) : la critique fonctionnaliste et la critique normative.

  • La critique fonctionnaliste affirme qu’un système ne peut pas fonctionner sur le long terme, à cause de ses contradictions internes.
  • La critique normative affirme qu’un système n’est pas bon ou justifiable à la lumière de normes et de valeurs définies de façon indépendante.

L’aporie de toute critique interne à une théorie c’est de rendre inutile tout pratique de changement : à quoi bon produire un changement s’il ne peut pas ne pas se produire, tout seul ? L’aporie de toute critique externe à une théorie c’est d’imposer des normes et des valeurs surplombantes et condescendantes aux pratiques vécues de l’intérieur. Bref, l’aporie d’une critique interne c’est qu’elle est interne ; et l’aporie d’une critique externe, c’est qu’elle est externe. Comment échapper à cette double aporie si on veut à la fois changer la réalité et ne pas dicter le changement ?

La Théorie critique – et dans ce cas elle peut se revendiquer d’une tradition critique qui remonte au premier Marx (celui de l’aliénation) – a toujours refusé de sacrifier la critiquer normative à la critique fonctionnaliste ; autrement dit, elle a toujours cherché à sauvegarder une critique morale et éthique ; mais à 3 conditions :

  1. « C’est … la souffrance humaine réelle qui est le point de départ normatif des théoriciens critiques. Le point de départ de la critique normative est donc l’expérience vécue par les gens, expérience réelle mais pas forcément exempte de « fausse conscience », d’idéologie, d’aliénation. Mais néanmoins il faut affirmer que « les sujets humains, dans leurs actions et leurs décisions, sont toujours guidés par une conception (consciente et réflexive ou implicite et inarticulée) de la vie bonne » (page 69).
  2. Même dans le vécu le plus « intramondain », il y a l’idée de ce qui pourrait dépasser (« transcender ») les formes présentes de vie : les acteurs sociaux, sans être des théoriciens des pathologies sociales, ont « une certaine connaissance des manières potentielles de les surmonter dans leur pratique quotidienne » page 70).
  3. Ces conceptions implicites de la vie bonne supposent « une notion de la vie sociale comme une totalité » : pas de vie bonne sans une vie sociale.

La vie sociale comme « totalité »

La suite de cette deuxième partie est consacrée à un débat à l’intérieur à la Théorie critique pour définir précisément comment envisager cette « totalité » de la vie sociale.

  • Hartmut Rosa discute d’abord (chapitre 7) la thèse d’Habermas selon laquelle les pathologies sociales émergent à partir des distorsions systématiques des conditions de communication. Auquel cas, une norme ou une vérité ne peuvent être justifiées que si elles résultent d’une discussion basée sur « la force du meilleur argument ». Mais fait remarquer Hartmut Rosa,  « il se pourrait que les mots, et même pire encore les arguments… soient devenus trop lents pour la vitesse du monde de la modernité tardive » (pages 76-77). Que reste-t-il de force au « meilleur argument » en face du pouvoir des images, des rancœurs, des métaphores ?
  • Hartmut Rosa procède de même (chapitre 8) pour critiquer la thèse d’Honneth selon laquelle la totalité sociale est d’abord déterminée par les conditions de la reconnaissance sociale. Car « la lutte pour la reconnaissance dans la société moderne est devenue elle aussi un jeu de vitesse » (page 79), qui se déplace ainsi d’une lutte pour la position à une lutte pour la performance : « lutte pour la reconnaissance qui, pour parler métaphoriquement, recommence encore et encore chaque jour, et dans laquelle aucune niche ni aucun palier sûrs ne peuvent plus être atteints » (page 82).
  • Si aussi bien les conditions de la communication que celle de la reconnaissance sont déterminées par l’accélération sociale, c’est parce que – dans la totalité de la vie sociale moderne – « l’accélération sociale est devenue une force totalitaire interne à la société moderne et de la société moderne elle-même » (page 84). Hartmut Rosa précise ce qu’il entend par pouvoir totalitaire si quatre conditions sont remplies : « a) il oppresse les volontés et les actions des sujets ; b) on ne peut lui échapper, c’est-à-dire qu’il affecte tous les sujets ; c) il est omniprésent, c’est-à-dire que son influence s’étend à tous les aspects de la vie sociale ; et d) il est difficile ou presque impossible de le critiquer ou de le combattre » (ibid.).

Reste alors à Hartmut Rosa à proposer une nouvelle version de la Théorie critique, définissant l’accélération comme une « aliénation », c’est-à-dire comme une pathologie sociale opposée à nos idéaux (modernes) d’une vie bonne.

Contours d’une théorie critique de l’accélération sociale

Bien sûr il faut distinguer trois formes fondamentales de critique sociale (chapitre 10) – les critiques fonctionnaliste, morale et éthique –, bien sûr une théorie critique doit « intégrer » (page 11) ces trois critiques ; mais le titre du livre est bien Aliénation et accélération : autrement dit, des trois critiques – celle par les contradictions intrinsèques (chapitre 11), celle par les normes (chapitre 12), celle par l’aliénation – c’est bien la critique éthique (chapitres 13 et 14), qui tisse le lien avec les deux ouvrages qui suivront.

  • Fonctionnellement, Hartmut Rosa évoque plusieurs types de contradictions internes au système qu’il regroupe sous le nom de « pathologies de la désynchronisation » : entre le monde social et le monde extra-social (insoutenabilité écologique, réchauffement climatique comme accélération des molécules de l’atmosphère…), entre le monde social et le psychisme humain (dépression, burn-out…), entre les sphères de la vie sociale (entre l’économie et la science, la technique, la politique…), mais aussi à l’intérieur même de l’économie (révolution numérique de la finance, fossé temporel entre la frénésie des achats et une consommation condamnée à l’obsolescence programmée pour tenir le rythme…. Jusqu’à la reproduction culturelle – même plus le temps de prendre le temps d’une génération pour intégrer l’accélération du changement social, « ce qui menace de bloquer la reproduction symbolique de la société » (page 99).
  • Moralement, Hartmut Rosa montre que la substitution de normes explicitement morales par les normes cachées, invisibles de la temporalité peut expliquer le paradoxe sociologique moderne : comment se sentir complètement libre et excessivement coordonnés, régulés et synchronisés ? C’est que les normes temporelles – de délai, de calendrier, de to-do listes… – « paraissent simplement être « la », et il est du ressort des individus de les satisfaire ou non » (page 104). En réalité donc, mais de façon invisible et donc en apparence peu restrictive, les normes temporelles imposent un nouveau type de régulation sociale : par l’individualisation, par la libéralisation.

« Une critique des normes sociales cachées de la temporalité trouve donc ici son point de départ : ces normes violent le promesse qui est au cœur de la modernité, la promesse de réflexivité et d’autonomie » (page105). Nous en venons – enfin – à la critique éthique par l’aliénation.

La critique éthique

Au chapitre 13, Hartmut Rosa va rappeler la promesse de la modernité, celle de l’autodétermination : « la manière dont nous vivons notre vie en tant que sujets ne doit pas être prédéterminée par des pouvoirs politiques ou religieux, … ni par un ordre social qui prédéfinirait notre place dans le monde… Elle doit, au lieu de cela, être laissée aux individus eux-mêmes » (pages 106-107).

C’est là une promesse moderne que les décroissants ne doivent pas écarter d’un revers de main, et surtout pas au nom d’une critique simpliste de l’individualisme (9)On retrouve là toute la tension qui anime La dialectique de la raison, d’Adorno et Horkheimer (1944)..

La promesse est brisée : « L’accélération sociale est plus forte que le projet de la modernité : elle continue, inchangée, alors que sa logique se dresse maintenant contre la promesse de l’autonomie. Au stade qu’elle a atteint dans la modernité tardive – dans les sociétés occidentales au moins – l’accélération n’assure plus les ressources nécessaires à la poursuite des rêves, des buts et des projets de vie individuels, et au modelage politique de la société selon les idées de justice, de progrès, de durabilité, etc. C’est plutôt l’inverse : les rêves, les buts, les désirs et les plans de vie individuels sont utilisés pour alimenter la machine de l’accélération » (page 110).

Comment cette inversion est-elle vécue ? Comme une aliénation : « Les sujets poursuivent des buts … que, d’une part, aucun acteur ou facteur externe ne les oblige à suivre – il existe des options alternatives possibles – et que, d’autre part, ils ne désirent pas ou n’approuvent pas « vraiment » » (page 113). Ils sont aliénés.

Hartmut Rosa peut alors dresser dans son dernier chapitre une liste des aliénations provoquées par l’accélération sociale :

  1. L’aliénation par rapport à l’espace : « proximité sociale et proximité physique sont de plus en plus séparées » (page 115). Sans commentaire en ces temps où la distanciation « physique » a été qualifiée de « sociale » !
  2. L’aliénation par rapport aux choses : plus le temps de se les approprier, de les intérioriser, il faut déjà en changer ; elles deviennent si compliquées, si « intelligentes » que je ne peux m’en servir que comme un idiot.
  3. L’aliénation par rapport à nos actions : aussi bien celles concernant nos préférences faibles (nous zappons, nous surfons, nous faisons du shopping…) que nos préférences fortes (sur notre orientation scolaire, sur le choix de notre partenaire…). De faux besoins en faux désirs, « nous finissons par avoir l’impression qu’en fait nous sommes quelqu’un de très différent – nous n’avons simplement pas le temps d’être ce quelqu’un » (page 127).
  4. L’aliénation par rapport au temps : « nous devenons de plus en plus riches d’épisodes d’expérience, mais de plus en plus pauvres en expériences vécues (Erfahrungen) » (page 132).
  5. L’aliénation par rapport à soi et aux autres : si la construction de notre identité est saturée, comment en irait-il autrement des relations que nous pourrions établir avec les autres ?

Et si l’aliénation n’était finalement qu’une « relation sans relation » ? Et voilà la recherche suivante : si la résonance est l’opposée de l’aliénation, alors une « vie bonne » serait riche d’abord d’expériences multidimensionnelles de résonance. La théorie critique de l’accélération comme aliénation arrive au seuil d’une sociologie de la relation au monde.

Notes et références

Élodie Wahl, « Hartmut Rosa, Accélération. Une critique sociale du temps », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, 2010, mis en ligne le 16 avril 2010. URL : http://journals.openedition.org/lectures/990
Harmut Rosa, Rendre le monde indisponible, pages 16-17.
Harmut Rosa, Résonance, page 466.
On peut écouter : https://www.franceculture.fr/emissions/series/lecole-de-francfort
Hartmut Rosa, Aliénation et accélération, pages 7-8.
https://www.franceculture.fr/emissions/les-nouvelles-de-leco/les-nouvelles-de-leco-du-mardi-27-novembre-2018
https://www.sciencesetavenir.fr/fondamental/deces-de-paul-virilio-urbaniste-et-philosophe_127661
http://decroissances.ouvaton.org/2020/03/10/desarroi-et-esperance-politiques-questions-de-decroissance/#Le_desarroi_le_rejet_le_projet_et_le_trajet. La peur et/ou la colère pour la décroissance-rejet et l’espérance pour la décroissance-projet ?
On retrouve là toute la tension qui anime La dialectique de la raison, d’Adorno et Horkheimer (1944).