C’est de discussion dont a besoin la politique ; et c’est de politique dont a besoin la décroissance : c’est donc de discussion dont a besoin la décroissance.
Mais une discussion n’est ni un bavardage ni une conversation : elle s’inscrit dans un cadre (des limites posées par des définitions explicites, des argumentations valables). Autrement dit, une discussion doit se préparer. Une bonne façon de le faire est de nourrir la discussion en partant d’un texte commun qui va être partagé. C’est ce que les ouvriers de la fin du 19ème pratiquaient sous le nom d’arpentage : une lecture collective en 3 temps, le découpage, la lecture individuelle, la restitution collective.
Le dernier temps est le plus difficile : il ne se résume pas à enregistrer l’inventaire des lectures individuelles. Car pour discuter de quelque chose, il faut disposer d’un « commun ». Autrement dit, avant d’être commenté, le texte doit être expliqué. Les commentaires seront pluriels mais ils viendront après l’explication élaborée en commun. L’explication précède les commentaires, ccomme le commun précède l’individuel.
Je voudrais aujourd’hui relire une pensée de Pascal (B298-L103) dont le titre est : Justice, force. Chacun voit bien de quoi il s’agit.
1ère distinction : d’un côté la justice qui est affaire de volonté ; de l’autre la force qui est contrainte.
1er croisement : la justice par elle-même n’a pas de moyens ; la force par elle-même n’a pas de justification.
2ème croisement : la justice et la force sont faibles dans l’ordre du dire.
3ème croisement : il faut les mettre ensemble dans l’ordre du faire.
2ème distinction : entre le dire et le faire.
[Objection implicite : mise en garde contre une fausse symétrie, un pseudo équilibre]
3ème distinction : dans l’ordre du dire, la force a l’apparence de la justice alors que la justice « est sujette à dispute ».
Conclusion : « on a fait que ce qui est fort fut juste ». Ce qui est (souvent mal) interprété comme une « victoire » de la force et une faiblesse de la justice devant la force.
« Il est juste que ce qui est juste soit suivi. Il est nécessaire que ce qui est le plus fort soit suivi.
—-
La justice sans la force est impuissante. La force sans la justice est tyrannique.
La justice sans force est contredite parce qu’il y a toujours des méchants. La force sans la justice est accusée. Il faut donc mettre ensemble la justice et la force, et pour cela faire que ce qui est juste soit fort ou que ce qui est fort soit juste.
La justice est sujette à dispute. La force est très reconnaissable et sans dispute. Ainsi on n’a pu donner la force à la justice, parce que la force a contredit la justice, et a dit qu’elle était injuste, et a dit que c’était elle qui était juste.
Et ainsi ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste. »
Explication : Pascal écrit « on a fait » et n’écrit pas « on a dit que ce qui est fort fut juste ». Autrement dit, il est abusif d’interpréter cette conclusion comme une victoire de la force, comme si Pascal avait écrit : puisque c’est la force qui, de fait, gagne, alors on dit que la force est juste ; que ce qui est juste, c’est ce que dit la force (« la raison du plus fort »).
« On a fait » renvoie à une contrainte : c’est la force qui se voit contrainte de se montrer juste.
Autrement dit : entre l’idéalisme de la justice et le cynisme de la force, la victoire revient à la justice. La justice est plus forte que la force. C’est ce qui fait que même les régimes les plus autoritaires organisent des élections, fût-ce pour les truquer, ils ne peuvent se passer de l’apparence de la justice ; alors que – renversement de l’asymétrie – la justice ne peut pas se donner l’apparence de la force.
Dans la réalité, les apparences de l’idéal sont plus réelles que celles du réalisme. Dans l’instant, cette vérité peut être brouillée, mais à la longue, elle est imparable. A la longue, l’injustice de la force ne peut pas gagner contre la force de la justice.
A chacun d’appliquer tout cela à la tragédie proche-orientale : il n’y a pas de solution militaire à un problème politique ; aucun délire sécuritaire ne peut justifier une injustice. Les réactions les plus justes ne peuvent se passer des apparences de la justice : c’est la force de la démocratie, c’est celle de l’idéalisme, c’est sa réalité.

Merci Michel pour ces textes qui me font toujours du bien ! Plus ça va plus tu deviens sage à mes yeux, est-ce le sort de tous les vieux philosophes ?
Mis l’article en lien sur masto & diaspora avec ce commentaire : « Ah la lecture de Michel Lepesant est toujours aussi stimulante et régénérante pour les parts de moi qui aiment la #justice … et la force !
#politique #decroissance #philosophie #dialogue #Pascal #discussion #mercredicollectif
Et moi qui croyais n’être ni vieux ni philosophe 🤨
Je mets ici une réponse en anticipation à une réserve que l’on pourrait m’adresser de faire de Pascal un défenseur de la démocratie, ce qui serait anachronique.
L’explication, c’est ce que Pascal dit.
Le commentaire, c’est la façon dont nous pouvons appliquer la leçon du texte. L’application vient après l’explication.
C’est pourquoi j’ai mis la référence à la démocratie et à l’actualité, non pas dans l’explication du texte, mais bien ensuite.
Je ne prétends donc pas que Pascal parle de démocratie ou de la situation au Proche-Orient ; mais je me permets, ensuite, d’utiliser sa leçon (philosophique) pour alimenter ma réflexion sur la situation actuelle.