Pourquoi faut-il lire Hartmut Rosa ?

Le sociologue et philosophe Hartmut Rosa (né en 1965) vient de faire paraître Rendre le monde indisponible (janvier 2020). Titre particulièrement attirant pour tout décroissant qui assume d’inscrire sa critique politique de « la croissance et son monde » dans une critique radicale des Temps modernes. Temps modernes dont le « programme » peut se retrouver dans le projet cartésien de « nous rendre comme maître et possesseur de la nature ».

Hartmut Rosa

D’un côté, au début des Temps modernes, se rendre maître… de la nature ; de l’autre, aujourd’hui – à l’époque de « la modernité tardive » – rendre indisponible… le monde (1)Préserver une « part indisponible » du monde est tout à fait compatible avec la préservation de « la part sauvage du … Lire la suite... : il y aurait, rien que dans la comparaison des 2 expressions, déjà tellement à commenter : certes dans les deux cas, « rendre » ; mais ensuite, quelles différences entre « se rendre » et « rendre », entre « maîtrise » et « indisponibilité », entre « nature » et « monde » !

Comment Hartmut Rosa en est-il arrivé à ce diagnostic tellement lucide ? C’est là qu’il faut remonter le cours de l’œuvre qu’il nous livre depuis une dizaine d’années. De l’indisponibilité à la résonance, de la résonance à l’aliénation, de l’aliénation à l’accélération :

  • 2010 : Accélération, une critique sociale du temps.
  • 2012 : Aliénation et accélération, vers une théorie critique de la modernité tardive.
  • 2018 : Résonance, une sociologie de la relation au monde.
  • 2020 : Rendre le monde indisponible.

Parce que le désir (sans limite) de contrôle nous prive de résonance. Parce que la résonance – et non pas le ralentissement – est la solution du problème central de notre temps : qui est l’accélération. Parce que l’accélération est aliénation. Parce qu’une vie non-aliénée est une vie bonne.

Et nous voilà revenu à la première page de l’introduction du livre de 2012 : « Ainsi, dans ce livre, je veux revenir à la question sans doute la plus importante pour nous autres humains : qu’est-ce qu’une vie bonne – et pourquoi nous fait-elle défaut ? »

Réponse : elle nous fait défaut parce qu’aujourd’hui règne « la logique de l’accélération sociale ». Qui nous aliène, au lieu de nous permettre d’entrer en résonance, résonance seulement possible si est préservée une part indisponible du monde, ce qui revient à limiter notre désir de contrôle. Pas de vie bonne sans limites !

C’est, arrivés à ce point, que les décroissants peuvent prendre le plus de recul quant à l’intérêt politique de lire Hartmut Rosa ; prendre du recul, de la hauteur, sur ce que « altérité » peut vouloir dire. « D’autres mondes sont possibles », les « alternatives concrètes ». Mais « aliénation » et « indisponibilité » sont 2 espèces d’altérité qu’il ne faut surtout pas confondre. L’aliénation est une altérité-manque dont il faut se libérer, s’émanciper. L’indisponibilité est une altérité dont il ne faut pas se libérer, mais au contraire s’attacher, se relier, protéger.


Notes et références

Notes et références
1 Préserver une « part indisponible » du monde est tout à fait compatible avec la préservation de « la part sauvage du monde » : http://decroissances.ouvaton.org/2020/02/09/part-sauvage-du-monde/.

3 réflexions sur « Pourquoi faut-il lire Hartmut Rosa ? »

  1. Bonjour,
    Très intéressant. J’ai senti des résonances avec Heidegger et Habermas.
    Heidegger : c’est « l’arraisonnement » du monde, le fait pour l’homme de pouvoir le contrôler grâce à la technique, et quand on creuse, surgit l’idée que grâce au fossile a pu naitre la société industrielle et la capacité de supprimer toute interruption dans la production. Les gens vont pouvoir être mobilisés en permanence, c’en est fini du « Saint Lundi », c’est la mobilisation générale décrite par l’écrivain de la droite populiste Ernst Junger, une société structurée comme le front pendant la guerre 14-18….il faut produire pour produire.
    Chez Rosa il y aurait une continuité, dans le sens où non seulement il ne rejette pas la mobilisation générale, mais il ajoute l’accélération dans cette mobilisation. Car sans accélération, ça s’effondre comme une bicyclette que l’on laisserait rouler sans pédaler. Et les effets de cette accélération ne sont pas uniquement une perte de l’ETRE, mais surtout de la résonance, c’est à dire de la capacité d’ écouter et de répondre, bref d’accepter l’Autre….
    Habermas : pour lui une démocratie réussie c’est une situation où l’on écoute l’autre, mais chez Rosa on trouve aussi cette notion d’abandon du contrôle, de se laisser aller, laisser convaincre par l’Autre….
    Dernier concept intéressant : la différence entre ECHO et RESONANCE. Dans l’écho on ne fait que s’écouter, alors que dans la RESONANCE on entend l’Autre. Dans un cas on renforce son identité, dans l’autre on la transforme.
    Il faudrait mobiliser Levi Strauss pour savoir jusqu’où une culture peut changer, et à partir de quand elle risque de disparaître, et en tout cas le nombre, la technique et la croissance (I=PAT) risquent fort de faire disparaitre toutes cultures, mais de cela il n’est pas question semble t’il chez Hartmunt Rosa….

    1. Le concept d’arraisonnement du monde par la technique chez Heidegger est peut-être le concept qui aura le plus inspiré de grands penseurs politiques tels que G. Anders, H. Jonas, toute l’École de Francfort. Chez Rosa, cela donne cette « mise à disposition ».

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