De la souffrance réelle au temps du capitalisme fictif

Quand on voit à quel point le capitalisme a toujours été l’organisation systématique de la souffrance des plus faibles, on peut se demander si le capitalisme a vraiment besoin des « gens ».

Je n’ignore pas que l’un des privilèges du « pouvoir sur » est exactement de jouir de la satisfaction de se dispenser des tâches dont les dominés tirent leur subsistance.
Je n’ignore pas non plus que cette satisfaction peut d’autant plus s’afficher qu’elle s’accompagne – en direction des dominés – d’un triple pouvoir d’infériorisation, d’invisibilisation et de naturalisation des dominés.Car c’est ainsi que ceux qui sont assignés aux rôles infrastructurels peuvent croire qu’ils s’intègrent à la société alors qu’en réalité, cette intégration n’est qu’une mystification au service de la légitimation de la domination.C’est ainsi que l’idéologie permet la mise à disposition de la force de travail : et si les marxistes l’ont su pour l’exploitation du prolétariat (l’exploitation de l’homme par l’homme), ils auraient pu s’en apercevoir pour l’exploitation de la femme par l’homme. Mais comme ils croyaient que la sphère de la production économique constituait l’infrastructure de la vie matérielle, ils ont maintenu la véritable infrastructure « en dernière instance » – à savoir la sphère de la reproduction sociale, celle qui est assignée aux femmes – dans son invisibilité bourgeoise ; mais n’était-ce pas « naturel » si la femme est « inférieure » à l’homme » ?

On en vient alors à se demander comment une telle domination peut à ce point se maintenir, comment se fait-il que finalement les capitalistes n’achètent jamais la corde pour les pendre ? C’est là qu’il peut être utile de distinguer des moments dans l’histoire du capitalisme : et comprendre que chaque étape permet en réalité le dépassement des fameuses « contradictions internes » du capitalisme de l’étape précédente :

  • dans le capitalisme de production, le profit est en quelque sorte proportionnel à la souffrance des vendeurs de leur force de travail. Ou, pour reprendre la formule de Léon Bloy : « l’argent, c’est le sang des pauvres ».
  • dans le capitalisme de consommation, la condition des dominés peut sembler s’améliorer car ils vont pouvoir eux aussi accéder au royaume du Désir ; ce que Dany-Robert Dufour nomme « le tournant libidinal du capitalisme ». Dans cette étape, la souffrance est frustration.
  • Aujourd’hui, la logique de la croissance aboutit au capitalisme « fictif » de la financiarisation, au capitalisme sous emprise numérique.

Alors je reprends ma première question et je l’applique à notre époque : à quoi peuvent bien servir les gens dans cet hypercapitalisme ?
Voici mon hypothèse : dans cet hypercapitalisme hyperindividualiste, les individus ne servent plus qu’à intérioriser les contradictions internes du capitalisme. Cette internalisation est une individualisation. Cette internalisation des contradictions internes permet de faire croire à chacun qu’il pourrait être de sa « responsabilité individuelle » de choisir sa vie. Cette internalisation est évidemment vécue sur le mode de la souffrance, et particulièrement sous les formes de la peur, de la colère et du ressentiment. Et ce serait à chacun alors individuellement de trouver sa propre solution. Que chaque victime devienne à soi-même son propre bourreau semble la (psycho-)logique aujourd’hui à l’oeuvre.

J’avais déjà repéré cette explication lors du mouvement des « gilets jaunes » : pas question de douter un seul instant de la souffrance subie mais de grands doutes quant à un potentiel « devenir-peuple ». Ne retrouve-t-on pas aujourd’hui cette dissonance politique, dissonance vécue individuellement, dans le mouvement hétéroclite des anti-masque-vax-pass qui, en se contentant d’une critique tronquée du gouvernement, ne peut que renforcer le mouvement de fond dont a tant besoin le capitalisme pour continuer ses affaires, à savoir la pente (sociocidaire) vers la dissociété et l’archipélisation de la vie sociale ?

Ce que nous vivons, c’est donc une crise de l’énervement général (1)La société ne s’effondre pas, mais elle vacille.

Notes et références

Notes et références
1 La société ne s’effondre pas, mais elle vacille.

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