Faudrait-il passer à la « post-croissance » ?

Alors que le mot de « post-croissance » semble parfaitement consensuel, il plaît à la bourgeoisie, il se trouve dans des programmes de partis politiques, faut-il arrêter d’effrayer les beaux esprits avec ce terme volontairement conflictuel de décroissance ? Voilà le débat paru dans le mensuel La Décroissance de janvier 2019, auquel j’ai accepté de participer, en très bonne compagnie : Serge Latouche, François Schneider et Élodie Vieille Blanchard.

Pourquoi l’évidence critique portée par le mot même de « décroissance » n’a-t-elle pas empêché depuis des années d’être brouillée par la prolifération d’autres termes tels que a-croissance, post-croissance ou après-croissance , et très récemment méta-croissance (1)Selon la linguiste Estelle Jouili dans l’article « Sortons du dualisme croissance-décroissance », Le Monde, 21 décembre 2018. ? À un niveau superficiel, on trouve juste une stratégie d’évitement de la part soit des accros de la croissance – les plus amusants nous expliquent que même si la croissance devait être rejetée, ce serait pour laisser place à un inévitable « développement » – soit, à l’autre bout du spectre du « tout ou rien », des adorateurs de la catastrophe et de l’effondrement – les plus irréalistes nous expliquent que cela fait longtemps qu’il serait déjà trop tard. Sans oublier les habiles de la rhétorique qui – contre l’importance humaine des mots – se vantent de s’être libérés du « fétichisme du vocabulaire ». Dans tous ces cas, il faut soupçonner que cette référence à une « post-croissance » n’est encore qu’une marque de déférence à la croissance ou à une de ses variantes sémantiques.

À un niveau plus sérieux, il y a une vraie difficulté politique : celle de la transition. J’ai proposé de cadrer cette question autour de trois termes, le rejet, le trajet et le projet. Dans ce cas, il pourrait y avoir un sens à parler de « post-croissance » pour nommer à la fois un « objectif » et un « après » si et seulement si deux conditions sont respectées : 1° Que la décroissance ne soit pas le nom d’un « projet de société ». Il est en effet aussi absurde et impossible, dans un monde fini et humain, de croître pour croître, vers l’infini et au-delà, que de décroître pour décroître, jusqu’au zéro et en deçà. 2° Que la décroissance ne désigne alors qu’un trajet, une parenthèse, entre la société actuelle (la croissance qu’il faut rejeter) et une société future (au pluriel, d’ailleurs) qu’on peut imaginer, rêver. Ce trajet est facile à définir : il faut repasser sous les seuils de soutenabilité écologique (faire décroître l’empreinte écologique) et comme ces indices sont corrélés à ceux de la croissance économique, il faut en déduire une baisse du PIB, et donc une baisse du pouvoir d’achat. Et voilà la difficulté qu’il ne faut pas esquiver en passant, comme par miracle, à l’étape suivante (qui pourrait en effet s’appeler la « post-croissance ») : la décroissance désigne l’étape intermédiaire. Qui devra être la plus courte possible car elle ne sera ni « heureuse » – ce serait déjà bien qu’elle soit « sereine » – ni « gourmande » . Surtout qui devra être démocratique et choisie souverainement : comment ne pas s’apercevoir en effet que le mouvement des gilets jaunes peut au moins être lu comme un effet d’une sorte de décroissance subie. Il y a 60 ans Hannah Arendt écrivait : « Une société de travailleurs sans travail, on ne peut rien imaginer de pire » ; ce que nous vivons aujourd’hui, c’est une société de consommateurs sans pouvoir d’achat.

Reste le niveau d’interrogation le plus radical : les décroissants doivent oser se demander si le refus manifeste de cette décroissance subie ne devrait pas être interprétée comme le rejet (définitif ?) de toute décroissance (y compris volontaire, choisie, démocratique, souveraine) ? Même si nous pourrions le désirer, peut-on vraiment espérer que « les modes de vie populaires » puissent venir au « secours de la planète » (Paul Ariès) ou que la « décence commune » (Jean-Claude Michéa) puisse fournir encore le socle psycho-social (et moral) pour se libérer de la dépendance à la croissance ? Autrement dit, si on ne veut pas se bercer d’illusions, il ne faut pas se raconter que les objections adressées à la croissance (et elles peuvent l’être par ses défenseurs) suffisent pour justifier la décroissance. Ce n’est pas parce que la croissance est un problème que la décroissance est automatiquement la solution. Car, même comme parenthèse, la décroissance ne sera facile ni à installer ni à réussir : c’est ce péril que les partisans (même sincères) d’une « post-croissance » risquent magiquement d’escamoter. Nous – les décroissants –  devons en tirer une (auto-)critique radicale : nous allons devoir faire un effort intellectuel et idéologique de fond pour assumer notre polarité politique groupusculaire. Nous ne devrions faire aucun effort de modération ni dans nos analyses ni dans nos propositions : nous sommes extrêmement minoritaires, ce qui doit nous éviter de croire que bientôt nous serons « ensemble, tous ensemble » ; nous devrions rester persuadés que notre force (future, si un jour elle existe) résidera dans la cohérence d’une vision politique « généraliste » ou générale : « La décroissance ne fait pas rêver » peut-on lire, cela signifie juste que nous avons d’autres rêves. Exprimons-les.

Notes   [ + ]

1. Selon la linguiste Estelle Jouili dans l’article « Sortons du dualisme croissance-décroissance », Le Monde, 21 décembre 2018.