Du bon usage de la contrefactualité

La décroissance est une philosophie politique dont le nom fait immédiatement référence non pas à une valeur – comme le libéralisme, le socialisme, le communisme ou l’anarchisme – mais à un chemin, à un trajet : il s’agit de sortir de « la croissance et son monde », en s’appuyant sur une indication claire, l’empreinte écologique (1)https://www.techniques-ingenieur.fr/actualite/articles/croissance-du-pib-et-emissions-de-co2-sont-etroitement-lies-6590/. Décroître, c’est s’organiser socialement et politiquement pour repasser sous les plafonds de l’insoutenabilité écologique. En conformité parfaite avec l’usage le plus courant du terme, la décroissance désigne bien le reflux de ce qui a dépassé une limite soutenable, et c’est pourquoi la décroissance est toujours une bonne nouvelle : qu’il s’agisse d’une inondation, d’une pandémie… ou de la croissance.

Impasses de l’impolitique

Et pourtant, la colonisation de notre imaginaire par celui de la croissance est telle – la croissance est un « monde » à un point qu’aucun « monde » n’a jamais atteint, du libidinal au géologique en passant par tous les niveaux du micro-méso-macro-économique – que la décroissance est loin d’apparaître comme une lutte gagnée d’avance :

  • non seulement les thuriféraires de la croissance poursuivent sans relâche leur propagande en jouant sans cesse aux prophètes de bonheur et autres marchands de mystification : du transhumanisme à l’écomodernisme (2)Le Manifeste écomoderniste repose sur les 2 chimères technologiques du découplage et de l’économie circulaire ; aujourd’hui, Luc … Lire la suite..., qui ne voient toujours pas que ce qu’ils vivent comme un éblouissement devant la technique n’est qu’un aveuglement à s’enfoncer toujours davantage dans l’impasse de la fuite en avant,
  • mais même parmi les critiques de la croissance, le paradigme de la nécessité continue de faire des dégâts politiques. Pourtant, chacun comprend facilement comment le fameux TINA (« there is no alternative« ) est au service d’une démission politique : et c’est pourquoi il constitue le fond rhétorique le plus solide des partisans des inégalités (« il y en a toujours eu et il y en aura toujours »), des irresponsabilités (« pourquoi voudriez-vous que change ce qui a toujours existé »)… Mais alors le meilleur moyen de s’opposer au TINA de la croissance est-il de lui opposer un TINA de la décroissance (« la décroissance est inéluctable ») ? Qui peut vraiment croire que d’un tel dialogue de sourds entre rhétoriques siamoises pourrait déboucher une nouvelle organisation sociale reposant sur ce qu’une humanité consciente de sa pluralité intrinsèque envisage comme « désirable » : une vie individuellement et collectivement sensée, une démocratie imaginative au plus proche des « gens », une économie remise à sa place, une société où plus aucune différence ne prétendrait justifier la moindre injustice ?

Mais alors comment sortir de telles impasses impolitiques ?

Réhabiliter la puissance contrefactuelle de la volonté

L’idée générale, c’est de remettre une part de volonté – sinon de volontarisme – dans la politique. Et pour ne pas répéter la fable moderne d’une volonté individuelle (qui se croit) toute puissante pour autofonder ses actions, précisons d’emblée que c’est une volonté politique, collective, commune, générale qui est ici évoquée.

Cela veut dire qu’un bon usage de la volonté en politique ne doit pas reprendre la fable d’une volonté toute-puissante (divine) qui inscrirait ses actions à partir d’une tabula rasa (cela, c’est le mythe individualiste d’un sujet indépendant de toute condition hétéronome et qui fait de son existence le point de départ de tout projet, comme si ni la société ni la nature n’étaient les conditions de son existence) mais au contraire faire de la volonté le levier principal de conservation des « communs » : parce que la nature comme la société sont des communs qui a/ précédent toute existence individuelle, b/ constituent les objectifs d’une volonté générale (qu’il faut, à la suite de Rousseau, bien distinguer d’une « volonté de tous ») (3)https://decroissances.ouvaton.org/2020/08/30/la-double-dynamique-vertueuse-du-commun/.

Mais comment est-il possible qu’une volonté – même « générale » – puisse jouer le moindre rôle si partout règne une « inéluctable » nécessité ? C’est tout simplement que la volonté est la capacité de ne pas subir la réalité. Comment est-ce possible ?

Parce que la réalité n’est pas unique, mais qu’il y a des (niveaux de) réalités. Ce qui est défendu ici est exactement le contraire de ce que Alain Minc prétendait il y a 1/4 de siècle : « Ce n’est pas la pensée qui est unique mais la réalité », Le Monde, 21/09/1995.

Et bien non, la réalité n’est pas plus unique que la pensée : parce que la réalité n’est pas seulement constituée de « faits », la réalité n’est pas seulement « factuelle », elle peut aussi être contrefactuelle, et c’est, entre autres, l’affaire de la volonté.

Il serait fort douteux de prétendre que le sens de « contrefactuel » soit particulièrement évident.

Ce que contrefactuel veut dire

Commençons alors, scolairement, par une définition explicite : « Le raisonnement contrefactuel est un procès cognitif universel par lequel la réalité est comparée avec ce qui aurait pu se passer autrement. L’expression de la contrefactualité repose traditionnellement sur l’analyse des constructions conditionnelles si A (alors) B (4)Première phrase du résumé d’une thèse consacrée à la contrefactualité, par Isabel Repisa, thèse intitulée « Parlons de … Lire la suite....

L’exemple le plus connu de raisonnement contrefactuel est celui qui imagine ce que serait la France aujourd’hui si les nazis avaient gagné la seconde guerre mondiale.

La contrefactualité est donc un exercice de l’imagination qui porte sur une évaluation de la causalité en situation de contingence :

  • Même si c’est un exercice de l’imagination, on voit bien qu’un raisonnement contrefactuel va permettre de juger le poids historique de certains faits. Faire abstraction de certains éléments de réalité pour évaluer la réalité : si la contrefactualité peut ainsi renseigner sur la factualité, cela montre que dans tout « fait », il y a place pour un jugement d’évaluation. La contrefactualité montre qu’un fait est toujours aussi un jugement.
  • Si en physique, un « phénomène » peut être l’effet direct d’une seule cause (l’exemple le plus classique est le mouvement de billes de billard) ; il n’en va pas aussi simplement en ce qui concerne les sciences historiques : car un « événement » est toujours multifactoriel. La contrefactualité permet alors de séparer, d’abstraire, une cause au milieu d’un faisceau de causalité.
  • Le contingent est « ce qui peut ne pas être » : c’est le domaine même dans lequel s’exerce l’agir politique. Cette contingence des actions humaines provient d’abord du fait que toute action est toujours une interaction, que je n’agis jamais seul mais toujours en compagnie d’autres humains, dont j’ignore la plupart du temps les intentions – et même quand je peux les anticiper, leur réalisation différera toujours de leur préparation : les humains ne sont pas des billes de billard.

Dans son dernier livre, Au début est la confiance (Le bord de l’eau, 2020, note 1 page 24), Mark Hunyadi définit la contrefactualité : elle « désigne ce type de réalité essentielle à l’esprit humain qu’est la réalité qui n’est pas (dans le monde spatio-temporel), mais auquel nous donne accès notre fonction symbolique. Il y a toutefois beaucoup de manières de sa rapporter à la contrefactualité : désirer (quelque chose qu’on n’a pas), imaginer (quelque chose qui n’existe pas, comme une licorne), anticiper (un état qui n’existe pas encore, comme celui d’atteindre l’autre côté de la rue sain et sauf), se rappeler (quelque chose qui n’est plus), espérer (que quelque chose arrive) sont des manières différentes de faire exister le contrefactuel. »

Le champ du contrefactuel est donc celui du multiple, des variantes, de la contingence. Si la contrefactualité n’existait pas, les « faits » livreraient une réalité monolithique seulement déterminée par le « règne de la nécessité ». Alors il faudrait l’inventer. Et ce serait l’affaire de la politique (5)Mais aussi de l’art. Pour ce rapprochement entre art et politique, c’est Hannah Arendt qui a eu le plus d’intuition sans mièvrerie..

La décroissance est plus contrefactuelle que factuelle

Là où le monde de la croissance veut nous assommer de factualité, la décroissance doit assumer la dimension contrefactuelle de ses analyses et de ses propositions. Et si le monde n’était pas fini, et si le capitalisme était une réussite, serions-nous quand même (p)artisans de la décroissance ?

  • Quand bien même les « ressources » de la nature seraient infinies, une croissance infinie resterait absurde parce que cette course folle, sans but et sans fin, ne donne aucun sens à la vie sociale. Le bon usage de la contrefactualité permet, dans ce cas, de réaliser ici et maintenant que la décroissance voit dans le mythe de la croissance infinie plus un non-sens qu’une impossibilité.
  • Quand bien même le capitalisme serait une réussite, nous serions contre le capitalisme parce que l’organisation sociale qu’il impose – à coups d’accélération, d’innovation et de dominations – n’a pas de sens pour des êtres qui veulent rester « à taille humaine ».
  • Quand bien même aucun effondrement ne menacerait, nous pourrions faire de la décroissance un choix politique.
  • Quand bien même la 5G n’aurait aucun effet sanitaire et que son installation aurait été démocratiquement décidée, nous resterions quand même opposés parce que nous ne voulons pas d’un monde où la connectivité sape puis finit par remplacer la socialité.
  • Ces arguments par le « quand bien même » ou le « même si » sont des variantes de l’argument a fortiori. Logiquement , un cas particulier ne peut pas valider un énoncé universel (ce n’est pas parce qu’un anglaise est rousse que toutes les anglaises sont rousses) mais il est suffisant pour le réfuter, quand ce cas particulier est un contre-exemple (une seule anglaise rousse suffit à réfuter que toutes les anglaises sont blondes). Mais dans l’argumentation a fortiori, un exemple peut valider un cas général si cet exemple est le plus faible de tous les cas : si même le plus lent d’une course est certain d’arriver dans les délais, alors on peut généraliser à tous les concurrents. Si même en cas de réussite du capitalisme je maintiens mon opposition au capitalisme, c’est bien que je suis anticapitaliste dans tous les cas. Si même sans aucun risque d’effondrement, je défends la décroissance…
  • Dans tous les cas précédents, on voit bien que je suis obligé d’aller chercher les justifications de mes critiques contre la 5G, contre le capitalisme… dans un autre champ de justifications que les seuls « anti ».
  • Plutôt que d’être repoussés par toutes ces atteintes à une vie sensée que nous rejetons (ce pour quoi les décroissants sont des « anti »), soyons attirés par le projet d’une vie humainement sensées et ayons la volonté de penser, discuter et entreprendre le trajet. Motivés par la contrefactualité de nos projets, soyons mobilisés par la réalisation du trajet : tel est notre principe de réalité. Quand on dit que la décroissance doit être « désirable », le désir ainsi évoqué n’est celui de la pulsion (qui rejette) mais plutôt celui de l’attirance (vers un projet).
  • L’anticipation par « catastrophisme éclairé » de multiples effondrements et/ou effritements – tant écologiques que sociaux – permet d’échapper au narcissisme du prophète de malheurs, tout en faisant un usage « régulateur » (faire « comme si », als ob) des risques d’effondrements non pas parce qu’ils seraient inévitables mais tout au contraire pour les éviter. Voilà pourquoi les décroissants ne sont pas des « effondristes » : parce que la « réalité » des effondrements n’est pas d’abord factuelle, mais contrefactuelle.

Bref notre décroissance est « choisie », « volontaire ». Elle n’est pas « inéluctable » et c’est pourquoi nous en faisons un combat politique.

C’est cette contrefactualité qui constitue à la fois la force de la décroissance – elle peut déclencher la décolonisation de nos imaginaires – et sa faiblesse – car elle demande un effort d’imagination, de jugement, de volonté, ce qui n’est jamais facile aujourd’hui où la facilité et la commodité constituent les « valeurs sûres » de l’offre technologique, particulièrement dans le numérique. Le combat n’est pas gagné ; il n’est pas non plus perdu ; alors il est à mener.

Finissons en faisant remarquer que le medium de la contrefactualité est le langage, et sa formidable capacité à pouvoir parler d’une réalité qui n’est pas.

Et si c’était plus dans le « parler » que dans le « faire » que la décroissance pouvait espérer une extension de son domaine de radicalité ?

Notes et références

Notes et références
1 https://www.techniques-ingenieur.fr/actualite/articles/croissance-du-pib-et-emissions-de-co2-sont-etroitement-lies-6590/
2 Le Manifeste écomoderniste repose sur les 2 chimères technologiques du découplage et de l’économie circulaire ; aujourd’hui, Luc Ferry s’en fait l’ardent défenseur.
3 https://decroissances.ouvaton.org/2020/08/30/la-double-dynamique-vertueuse-du-commun/
4 Première phrase du résumé d’une thèse consacrée à la contrefactualité, par Isabel Repisa, thèse intitulée « Parlons de l’irréel, soutenue en décembre 2013.
5 Mais aussi de l’art. Pour ce rapprochement entre art et politique, c’est Hannah Arendt qui a eu le plus d’intuition sans mièvrerie.

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