L’hospitalité, entre identité et universalité

1/ Comment relier conceptuellement l’hospitalité à la question identité/universalité ?

  •  Par l’altérité : d’une part, l’hospitalité est un certain rapport à l’autre, à l’étranger (l’hospitalité n’est pas la familiarité, l’hôte n’est pas un familier et même si je le reçois en lui disant de « faire comme chez lui », ce n’est là qu’une formule de politesse pour masquer que l’hospitalité exigera l’établissement de règles fines de cohabitation – Anne Gotman, Le sens de l’hospitalité, 2001) et d’autre part il n’y a de difficulté à concilier identité et universalité qu’à partir du moment où l’autre ne peut plus être ni le « tout autre » (comme dans les temps antiques ou anciens : un « barbare » ou un « fou ») ni le « même » (comme dans les temps modernes, ceux de l’humanisme des Lumières, où « l’universalité de nature permet une ouverture des identités les unes sur les autres », A. Renaut et S. Mesure, Alter Ego, les paradoxes de l’identité démocratique, 1999). Aujourd’hui (= dans les temps démocratiques), l’identité se définit à la fois par un horizon d’universalité (idéalement, l’autre est comme moi) et une exigence de d’individualité (en réalité, ce sont mes différences personnelles avec l’autre qui définissent mon identité, et non plus mon identité statutaire).

Bref, l’hospitalité est un rapport à l’autre et aujourd’hui le rapport à l’autre (coincée entre l’exigence d’universalité et celle d’identité) est difficile : donc il est difficile d’être hospitalier.

  • Par la distance : d’une part, l’hospitalité a toujours eu à voir avec la distance (l’hospitalité est « la condition originelle de la coexistence entre nomades et sédentaires », Le Livre de l’hospitalité, accueil de l’étranger dans l’histoire et les cultures, sous la direction d’Alain Montandon, 2004) et surtout cette distance dans la réception de l’hôte doit être préservée : c’est pourquoi l’hospitalité n’existe que si elle génère vraiment un dérangement (ce n’est pas être hospitalier que de recevoir sans investissement personnel, quand l’accueillant ne procure ni confort ni réconfort – c’est pourquoi, quand on reçoit un invité, on le reçoit dans une maison un peu plus « rangée » que d’habitude, on fait un effort de « rangement »). D’autre part, identité et universalité tendent chacune de leur côté à faire de cette distance une tension : la revendication identitaire suscite le rejet de l’étranger (j’ai un « chez moi », lui aussi, qu’il retourne « chez lui ») quand l’enthousiasme universaliste peut inciter à oublier que nul n’est chez lui partout (surtout quand il est chez moi ?) ; dans un cas, la distance justifie le rejet et l’exclusion ; dans l’autre cas, la distance est abolie et la question de l’hospitalité se confond avec celle de l’intégration.

Bref, l’hospitalité doit respecter une juste distance que l’identité risque d’exagérer et que l’universalité risque de nier. L’hospitalité en ce sens est un « art ».

Ce que je viens d’écrire est certes très « conceptuel » mais il suffit de l’appliquer à la question du statut du migrant ou du sans domicile fixe pour traduite ces problèmes de façon beaucoup plus concrète, et urgente. Car le migrant et le SDF sont nos « nomades » : savons-nous les accueillir ?

2/ Comment relier plus « politiquement » (au sens large de la vie publique) l’hospitalité à la question identité/universalité ? Pourquoi est-il si difficile pour la France d’être aujourd’hui « hospitalière » ?

Parce que l’hospitalité à toujours été difficile – parce dans les sociétés modernes individualistes l’hospitalité est difficile – parce que la France définit son identité par l’universalité.

  • L’hospitalité en grec c’est philoxénia, l’amitié (philia) pour l’étranger – c’est le contraire de la xénophobia. Sauf qu’attention, pour le grec, l’étranger c’est un autre grec, l’autre du moment qu’il parle grec (ou comme Ulysse se le demande, s’ils « craignent les mêmes dieux »). Dans l’antiquité, l’hospitalité est un droit réciproque de trouver logement et protection chez les uns et les autres, mais seulement entre pairs. Aujourd’hui, l’autre vient de plus loin, il a une autre culture et les conditions du monde sont telles qu’il ne demande pas à être reçu sous la promesse implicite de pouvoir rendre un jour (d’abord parce que c’est qu’il n’en a pas les moyens qu’aujourd’hui il est chez moi – parce que « chez lui », il n’a pas les moyens d’avoir un « chez soi »). Comment recevoir quelqu’un qui ne peut pas rendre ? Comment accepter de recevoir quand on ne peut pas rendre ?

 On voit bien que sont menacés ici les trois moments de la « socialité primaire », celle du don : donner-recevoir-rendre. Dans ce cas, il y a rupture du contrat social tacite qui relie de façon désintéressée les citoyens entre eux. Remplacé par quoi ? Par un contrat asocial explicite entre individu et Etat, ou d’Etat à Etat : l’immigration soi-disant choisie mais en réalité expression d’un rapport mondialisé de forces.

  • Kant dans son Projet de paix perpétuelle (1795) définit l’hospitalité des Etats comme le « droit pour l’étranger, à son arrivée sur le territoire d’un autre, de ne pas être traité par lui en ennemi ». Pas moins, mais pas plus. Une telle hospitalité étatique n’est donc pas une hospitalité inconditionnelle qui consisterait à accueillir l’étranger sans restriction aucune et pour une durée indéterminée. Pourtant, aujourd’hui, et même si nous vivons dans un monde qui prône l’universel comme valeur absolue, celle de l’homme, celle des droits universels de l’homme, il existe paradoxalement des « étrangers absolus » : les exilés, les déportés, les expulsés, les persécutés, les déracinés, les apatrides. Qu’est-ce que l’hospitalité quand le seul endroit qui reste pour que l’étranger – celui dont je ne veux pas nier l’identité – ait un chez lui, c’est « chez moi » ? A partir de quand une personne « en plus » devient une personne « en trop » ? L’hospitalité qui est une pratique sociale fondée sur l’asymétrie de l’hôte (host) et de l’hôte (guest), et sur la territorialisation devient dans un monde globalisé une source de conflits identitaires et de remise en cause (cynique ?) d’un idéal (naïf ?) d’universalité.
  • Enfin pour la France, dont l’identité s’est construite sur l’universalité, dont le troisième terme de sa devise républicaine est la fraternité, l’hospitalité est un problème particulier. N’était-il pas plus facile d’appeler il y a un peu plus de 200 ans à la fraternité quand les « frères » qu’il fallait recevoir ne venaient pas de bien loin, ne restaient pas bien longtemps et pouvaient me rendre mon accueil. Mais l’hospitalité n’est pas la familiarité, et l’étranger vient d’une autre famille. D’autant qu’aujourd’hui la fraternité est devenue « solid-arité » : comment accueillir avec hospitalité quand les interrogations sur l’identité nationale voit dans l’étranger un risque de « fragil-arité » ?

Ne voit-on pas alors que la seule voie française de l’hospitalité revient à retrouver le sens du dialogue entre son identité et son ambition d’universalité ?