Le macronisme est une politique de l’insensible

Je copie-colle ici un extrait d’une interview que la philosophe Myriam Revault d’Allonnes a donné le 18 décembre dans le journal Le Monde, et dont les points essentiels que je retiens sont :

  • la société définie comme manière de vivre ensemble, et non pas comme des individus les uns à côté des autres.
  • la modernité définie comme l’invention de l’individu « mis en position de fondement » (de sujet, de sub-jectum), comme s’il avait des « droits préalables » (alors qu’il ne peut y avoir de droit qu’à partir d’une société).
  • la question politique réduite à la question des moyens (son instrumentalisation, utilitariste), en mettant à l’écart la question des finalités communes au seul profit des « finalités individuelles » : je défends au contraire l’idée que la première des finalités communes est précisément l’entretien, la préservation et la conservation de la vie sociale en tant que telle.
  • L’anthropologie politique du néo-libéralisme (la réduction de la richesse de chacun à la seule rationalité instrumentale) comme une « politique de l’insensible ».

Quelle est la vision de l’individu et de la société véhiculée par la politique d’Emmanuel Macron ?

Sur la vision de la société que nous propose le « macronisme », plusieurs points méritent, selon moi, d’être soulignés. Je voudrais ici m’attacher à la perspective d’une « anthropologie politique » qui déborde les seules décisions politiques et même les seuls mécanismes institutionnels. On ne rappellera jamais assez qu’une forme de société (au premier chef la démocratie) n’est pas seulement un ensemble de dispositifs juridico-politiques, un mode d’agencement et de répartition du pouvoir. C’est aussi un horizon de sens et un ensemble d’expériences, autrement dit une manière de vivre (ou de ne pas vivre) ensemble. Il importe alors de se demander quelle vision on nous propose aujourd’hui de l’individu et de ses rapports avec la société, vision dont le « macronisme » n’est sans doute que l’emblème ou la pointe avancée.

Le triomphe de l’individu, qui a marqué la modernité politique, a souvent laissé penser que la politique n’était que l’instrument garantissant la réalisation des finalités individuelles. Comme si les individus, mis en position de fondement, étaient porteurs de droits préalables (et des pouvoirs liés à ces droits) avant d’être soumis à des devoirs et surtout avant même d’appartenir à la société politique. Dans cette perspective, poussée à un point extrême, les institutions sociales ne sont qu’un instrument extérieur ou extrinsèque destiné à assurer ces droits préalables. Il suit de là que le consentement des individus à l’égard de ces mêmes institutions est nécessairement conditionnel et révocable : ils n’ont en effet d’obligations à l’égard de la communauté que dans la mesure où elle garantit ces droits.

C’est la question de l’endettement de l’individu à l’égard du social qui se trouve alors posée, mais c’est aussi son symétrique inversé, à savoir la question de l’endettement du social à l’égard des individus, qui se révèle aujourd’hui dans sa lumière la plus crue à travers les discours du pouvoir actuel, notamment autour des notions de responsabilité, d’autonomie et de capacité.

Le macronisme est-il, selon vous, un « néo-libéralisme » ?

Derrière les discours officiels qui en appellent à la solidarité et à l’universalité, notamment à travers le projet de réforme des retraites, aucun pouvoir n’a assumé avec autant de clarté l’idée que la politique relevait avant tout d’une gestion calculante venant en lieu et place d’une réflexion à long terme sur les fins ultimes de la société dans laquelle nous voulons vivre. Le processus qui veut que la société soit régie sur le modèle de l’entreprise n’est certes pas nouveau. Il caractérise ce qu’on appelle, faute de mieux, la rationalité « néo-libérale » pour qui la politique doit être soumise aux mêmes critères que ceux du management. Ce sont des constats bien connus et sur lesquels il est inutile de revenir. A cet égard, le macronisme n’est pas une invention politique, mais l’aboutissement d’un processus de longue durée. Le « nouveau monde » n’a rien de nouveau, si ce n’est la proclamation explicite, non dissimulée, d’un certain nombre d’impératifs étroitement associés à une vision utilitariste du social. Et, encore une fois, cette vision utilitariste affecte profondément la manière dont on appréhende les sujets politiques : le nouveau modèle de subjectivation proposé aux individus est celui d’un sujet rationnel, entrepreneur de soi-même, performant, soustrait par le calcul et la prévision aux aléas de la contingence et débarrassé du même coup des déchirements intérieurs, des contradictions et des paradoxes qui font sa richesse. A cet égard, le macronisme est une politique de l’insensible.

Pour l’article complet : https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/12/16/myriam-revault-d-allonnes-le-macronisme-est-une-politique-de-l-insensible_6022997_3232.html