Extension du domaine de la haine

Voici une version longue de mon intervention le samedi 28 février à Fontaine (38), au 4ème Forum de la désobéissance

Les riches des beaux-quartiers ont toujours détesté la pauvreté et méprisé les pauvres. Dans un livre récent, le sociologue Nicolas Jounin remarque que leur attitude « oscille entre deux pôles. Elle prend plutôt l’aspect d’une bienveillance paternaliste (à l’occasion raciste) lorsque les membres de ces groupes sociaux occupent une position définie (et subalterne). Elle se mue en hostilité craintive quand les mêmes viennent pour leurs propres affaires ; elle conduit alors à stigmatiser la « faune » »[1].

Mais les nouveaux enrichis d’aujourd’hui ne se contentent plus de cette morgue traditionnelle et semblent changer de registre : ils passent du mépris des pauvres à la haine des appauvris.

La haine (vis à vis) des appauvris

Il ne faut pas se laisser embarquer par le vocabulaire moralisant ou individualisant qui évoque des « pauvres » et des « riches » pour dissimuler qu’il n’y a là qu’un rapport social, et que c’est une organisation sociale bien définie qui produit des « appauvris » et des « enrichis ». Il n’y a des appauvris, beaucoup, que parce qu’il y a des enrichis, peu[2].

Car pour faire un enrichi il faut beaucoup d’appauvris : c’est ainsi qu’il suffit de 67 milliardaires pour « équilibrer » de l’autre côté la « richesse » de la moitié de la population mondiale. Warren Buffet peut donc bien cyniquement constater, en novembre 2006 : « Il y a une lutte des classes, bien sûr, mais c’est ma classe, la classe des riches qui mène la lutte. Et nous sommes en train de gagner. »

Mais alors de quoi se plaignent les riches ?

  • De subir injustement un désamour social : ainsi, Michael L. Novak, ancien ambassadeur des USA à l’ONU ose-t-il écrire que d’un point de vue chrétien, au moment de mourir : « Il est plus difficile pour celui qui est riche dans cette vie, riche de biens, matériels ou immatériels, de tout abandonner, que pour celui qui n’a rien à perdre. Le riche a donc plus besoin d’amour de Jésus que le pauvre »[3].
  • Comment s’étonner alors que le mercredi 7 janvier 2015, jour tragique de la haine, le journal Les Echos publiait une interview de l’actuel ministre de l’économie dans laquelle il exprimait sans retenue toute sa haine de la pauvreté et son amour pour les enrichis : « Il faut des jeunes Français qui aient envie de devenir milliardaires. » Comme si le rapport social qu’est la domination réelle et symbolique des enrichis sur les appauvris pouvait se décoder psychologiquement en terme d’envie ! Comme si l’on pouvait accepter l’implicite de ce type de propos à savoir que le pauvre envie le riche, parce que le riche a plus, parce que le pauvre c’est comme un riche mais en moins (de) biens.

Cette déculpabilisation des riches permet en réalité de passer de la culpabilisation des pauvres à leur haine. Rhétoriquement, on laisse filer la métaphore jusqu’à la comparaison. Et c’est ainsi qu’un éditorialiste de BFM se dressera contre le « viol fiscal » quand il s’agit timidement (et provisoirement) de reprendre aux enrichis ce qu’ils volent aux appauvris[4] ; le moindre « présentateur » ne s’interdit plus de présenter les grèves comme des « prises d’otages » ; après les « khmers verts », la FNSEA dénonce les « djihadistes verts » et autres « taliverts » ; c’est en cours de comptabilité que les rémunérations indirectes du travail sont enseignées comme des « charges ». La lettre de Wall Street de Sylvain Cypel publiée dans Le Monde daté du 29 septembre 2010 avait pour titre : « Finie la peur, les riches ont la rage ». Liberpedia, l’Encyclopédie libérale en ligne, n’hésite pas à publier un article de François Guillaumat ainsi intitulé : « Dans national-socialisme, il y a socialisme », allant ainsi au plus vite à la reductio ad hitlerum. A partir de ces outrances, comment alors s’étonner que comme cadeau de Noël aux SDF, le maire d’Angoulême ait fait poser des grillages autours des bancs publics ? En août 2007, la mairie d’Argenteuil (Val-d’Oise) avait acheté des répulsifs nauséabonds appelés « Malodore » dans le but de déloger les SDF de son centre-ville. Que penser du mobilier anti-SDF qui prolifère dans les villes[5] ?

D’où vient cette haine ?

Pourquoi les dominants et les exploiteurs, s’ils se croient vainqueurs de la lutte des classes, continuent-ils à alimenter à leur profit « la montée de la haine entre groupes sociaux »[6], pourquoi ne se contentent-ils pas de la sous-traiter, car : « Au bout du compte chaque prolétaire éprouve, à un certain degré variable bien sûr, une certaine détestation de lui-même. Ce qui s’exprime parfois de façon lapidaire : « Etre prolo, c’est la honte » »[7]. Pourquoi tant de haine quand « l’indifférence ou le mépris devrait suffire »[8] ?

1- Sans négliger la construction sociale de toute psyché, nous pouvons suggérer quelques hypothèses :

  • Qu’est-ce que la haine ? Relisons ce qu’écrivait Jean-Paul Sartre[9]: la haine « implique une résignation fondamentale : le pour-soi abandonne sa prétention à réaliser une union avec l’autre… Il veut simplement retrouver une liberté sans limites de fait… Cela revient à projeter de réaliser un monde où l’autre n’existe pas ». C’est pourquoi, poursuit-il, la haine – à la différence de la détestation – ne s’arrête pas vraiment chez l’autre à « telle physionomie, tel travers, telle action particulière. C’est son existence en général », qui est l’objet de la haine. C’est ce que démontre bien Paul Ariès : la haine des pauvres, c’est d’abord la haine de la culture populaire. Là encore, Sartre avait relevé qu’en provoquant une paradoxale reconnaissance, la haine ne peut qu’échouer.
  • Dans un livre récent, Thierry Pech a montré que Le temps des riches, c’est la tentation de faire sécession. L’argent des nouveaux riches « leur a donné le sentiment de vivre déliés de toutes les interactions humaines », comme s’ils pouvaient « oublier la dette sociale dont la part à leur succès est considérable » [10].
  • Dans leur dernier livre, La violence des riches, Chronique d’une immense casse sociale, Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon ont raison de diagnostiquer chez ces « casseurs » sans capuche mais en cravate le syndrome du pervers narcissique[11].
  • Dans un court essai[12] remarquable d’intuitions, le philosophe d’origine coréenne Byung-Chul Han ébauche ce qui pourrait constituer une « troisième topique » (non-freudienne) dans laquelle le Moi se retrouverait écartelé non plus entre Ça, Surmoi et principe de réalité mais entre Ça, Moi idéal et principe de virtualité. Dans une « société de performance », la course sans limite à la positivité pousse le sujet à la fois narcissique et privé d’empathie à toujours craindre de ne pas être à la hauteur[13]. Car ce n’est que dans le monde de la virtualisation généralisée que le haineux en vient, sadiquement, à éliminer ses ennemis ou licencier ses employés comme s’il s’agissait d’un jeu vidéo. Le mode capitaliste de production pousse ainsi jusqu’au tragique la logique du travail aliéné : quand le rapport aux choses a priorité sur le rapport aux autres alors le rapport aux autres devient une variante du rapport aux choses[14].

2- Pourquoi socialement les enrichis peuvent-ils se payer le luxe de haïr les pauvres ? Quel est ce nouveau monde dans lequel les riches diffusent la haine ?

  • Dans son dernier ouvrage, Olivier Rey rappelle la formule de Jean-Pierre Dupuy selon qui « le marché contient la violence » aux deux sens du verbe « contenir ». La lutte générale pour la reconnaissance au travers de la chasse matérialiste aux biens prévient et nourrit à la fois l’expression de la violence sociale, matérielle et symbolique. « C’est pourquoi, si l’économie se grippe, si la croissance qui adoucit les antagonismes sous un déferlement toujours plus abondant de marchandises s’évapore, la violence menace de resurgir sous les formes les plus brutales. » Mais il est vrai que la nature s’épuise de subir ainsi la guerre que les riches mènent contre elle et c’est pourquoi : « Au bout d’un moment, la violence « externalisée » et les passions déréglées reviennent assaillir l’homme »[15]. Tant que la nature pouvait encaisser la violence de la croissance, la classe des riches a pu se défouler sur elle mais ce temps est fini, la haine éprouvée par les riches n’a-t-elle alors plus d’autres débouchés que de se retourner contre les pauvres ?
  • Faut-il alors faire l’hypothèse que le monde des riches dans une nature qui atteint ses limites sera celui de la « brutalisation », c’est-à-dire l’extension du domaine de la guerre même en temps de paix ? Comment ne pas constater la fin de toute notion de fair-play dans les formes spectacularisées de la compétition sportive ? On peut alors deviner quelle est la fonction idéologique de tous ces divertissements télévisés qui mettent en scène l’humiliation, la tricherie, la trahison et bien sûr la cruauté. Le résultat ne s’est pas fait attendre et le moindre internaute peut diffuser sur la toile les images et autres selfies de ses exploits, surtout quand il s’acharne sur les plus faibles : vae victis ! Du côté des dominés, l’idéologie dominante de la haine et de la cruauté conduit à s’en prendre aux cibles les plus faciles : des Yézidis, des caricaturistes de Charlie Hebdo, des animaux, des prisonniers, un passant, soi-même…
  • Byung-Chul Han nomme « société de performance » la société malade des excès de la positivité (alors que les pathologies du monde d’avant, celui de la discipline, venaient des excès de la négativité). Cela veut-il dire que nous serions sortis d’un monde où la mécanique de la force était déterminante ? Et si la victoire de la classe des enrichis signifiait la fin des rapports de force, et voilà pourquoi les vainqueurs n’auraient plus aucune retenue pour manifester leur haine des vaincus ? Guy Debord signalait que dans la société du spectacle, « le faux devient un moment du vrai » : comment ne pas s’apercevoir qu’aujourd’hui c’est la solidarité qui devient un moment du spectacle de la haine ?

La perte de toute mesure dans l’extension du champ des inégalités produit ainsi un monde dans lequel les vainqueurs ne veulent même plus qu’il y ait des vaincus : la haine est le sentiment adéquat à un tel monde.

Que devons-nous faire ?

Le monde dominé par les riches et leur haine généralisée peut-il échapper et à leur domination suicidaire et à leur haine de classe ? Quelles lucidités si nous ne voulons pas répondre à ce monde de la haine par la haine du monde ?

Soyons lucides : « Il faut s’attendre et donc se préparer à des situations où les tenants du système dominant ne toléreront plus de perdre leur emprise. Au-delà d’un seuil de réformes acceptables, c’est-à-dire récupérables à leur profit, ils feront usage de leur force brutale comme ils l’ont toujours fait. »[16]

Restons lucides : les solutions que nous pouvions proposer[17] quand il s’agissait de s’opposer à cette espèce d’invisibilité qu’est le mépris restent nécessaires mais elles ne seront jamais suffisantes. Gratuités, révolution de l’héritage, espace écologique (plancher/plafond) des revenus (pas de revenu inconditionnel sans revenu maximum) restent de « belles revendications » mais elles supposent une prise de conscience qui elle-même suppose un monde déjà transformé. « Savoir ne suffit pas à convaincre et être convaincu ne suffit pas pour agir : nous savons tous que la planète est en danger mais beaucoup n’en sont pas convaincus et parmi les convaincus beaucoup ne font rien (ou peu) »[18].

Agissons lucidement en assumant en opposition au dégoût des riches vis à vis des pauvres un choix de la pauvreté. Bien sûr, il est temps de reprendre là sans hésitation la différence rappelée par Majid Rahnema entre la pauvreté (qui manque du superflu mais est riche de « biens relationnels ») et la misère (qui manque du nécessaire, des biens matériels de base). Mais ce n’est pas suffisant. Paul Ariès dans son prochain livre défend une thèse enthousiasmante parce que lucide : il faut cesser de voir dans les cultures populaires des cultures de la privation et du manque. Les « gens de peu » ne sont pas « écolos » par défaut (même s’ils le sont davantage que toutes les autres classes sociales) ; il existe d’ores et déjà tout une série de cultures populaires sur lesquelles nous devrions nous appuyer pour adopter les changements de comportement qui seront la transition écologique[19].

Espérons lucidement. Suffira-t-il de se munir des sagesses populaires et des valeurs de la common decency pour instaurer de nouveaux rapports de force que la victoire des riches réussit pour le moment soit à escamoter soit à retourner/récupérer à leur profit ? Ajoutons à ces savoirs le refus de continuer à fabriquer le capitalisme… et son monde : ce qui suppose de poursuivre les luttes idéologiques et concrètes, contre un barrage et son monde, contre un aéroport et son monde, contre l’industrie des loisirs et son monde… Plutôt que de se joindre aux Cassandre de l’effondrement et de l’apocalypse qui viennent, il y a là une exigence de radicalité et de cohérence qui place son espérance dans ce temps bref où une société peut s’auto-transformer et que Castoriadis définissait comme la « révolution ».

[1] Nicolas Jounin, Voyage de classes, Des étudiants de Saint-Denis enquêtent dans les beaux quartiers, La Découverte, Paris, 2014, page 184.

[2] Lire a contrario le point de vue opposé défendu par Nicolas Decaussin : « Plus il y a de riches, moins il y a de pauvres », http://www.atlantico.fr/decryptage/pourquoi-est-absurde-considerer-comme-pincon-charlot-que-riches-font-malheur-pauvres-nicolas-lecaussin-870731.html

[3] Cité par Paul Ariès au chapitre 4 de son Ecologie et cultures populaire, à paraître en mars 2015 aux éditions Utopia. Merci à lui pour cet envoi précieux tant pour la thèse qui y est défendue que pour les références nombreuses pour illustrer cette « haine des pauvres ».

[4] Nicolas Bon (Institut de démobilisation), Quel voleur accepte qu’on le vole ?, Editions Pontcerq, http://i2d.toile-libre.org/PDF/2011/i2d_capitalisme_propriete.pdf

[5] http://www.survivalgroup.org/anti-site.html

[6] Pierre Dardot et Christian Laval, Commun, La Découverte, Paris, 2014, page 574.

[7] José Chatroussat, « La haine du prolétariat par les classes dominantes », Variations [En ligne], 15 | 2011, mis en ligne le 11 décembre 2015. URL : http://variations.revues.org/97.

[8] José Chatroussat,, article cité.

[9] Jean-Paul Sartre, L’être et le néant, Paris, Gallimard, 1943, page 461.

[10] Thierry Pech, Le temps des riches, Paris, Seuil, 2011, pages 157 et 127.

[11] http://www.bastamag.net/Monique-Pincon-Charlot-La-violence

[12] Byung-Chul Han, La société de fatigue, Circé, 2014.

[13] Il n’y a que le public ciblé de canal plus pour trouver amusant le monde des working girls.

[14] François Flahault, Le paradoxe de Robinson, capitalisme et société, 1001 nuits, 2005, page 23.

[15] Olivier Rey, Une question de taille, Paris, Stock, 2014, pages 23-24.

[16] Jean-Claude Besson-Girard, « Par-delà l’Etat », Entropia n°13, automne 2012, p. 161.

[17] Michel Lepesant, « le mépris entre oubli et reconnaissance », paru dans le n° 8 du défunt Sarkophage, http://decroissances.blog.lemonde.fr/?p=50.

[18] Paul Ariès, Ecologie et cultures populaire, à paraître en mars 2015 aux éditions Utopia, chapitre 2. La voie de l’insurrection des consciences fait d’autant plus l’impasse sur les cultures populaires qu’elle ne peut s’empêcher de croire en une prise de conscience des enrichis pour changer eux-mêmes leur système de valeurs.

[19] op. cit., deuxième partie, consacrée aux visions populaires du monde.

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