La décroissance en une phrase

Voici un texte qui a été élaboré collectivement par une vingtaine d’objectrices et objecteurs de croissance, à l’occasion d’un atelier pendant les Rencontres estivales des objecteurs de croissance à Rochejean du 12 au 15 juillet 2008.

« Il n’est pas possible de croître toujours plus dans un monde avec des limites et c’est une illusion de croire que le progrès technique apportera des solutions aux crises actuelles, il est donc nécessaire de sortir de notre système productiviste en redéfinissant nos besoins essentiels pour construire et vivre dès maintenant un monde qui respecte les équilibres écologiques et les choix culturels des peuples et qui permette l’épanouissement individuel et collectif, un monde qui soit transmissible aux générations futures. »

Qui ne serait pas d’accord avec les buts qui sont ainsi proposés ? En effet, en mettant de côté la définition des “équilibres écologiques”, qui voudrait volontairement scier la branche sur laquelle l’humanité est assise (sauf à se faciliter la réflexion en supposant que tous ceux qui ne pensent pas comme nous sont des sots) ? Si l’on accepte de ne pas trop discuter une définition de la liberté en termes de choix, ni d’essayer de se demander ce que peut vraiment dire la possibilité pour un peuple de faire des “choix culturels” (car si la culture est en bonne part un “héritage”, où sont les choix ?), qui pourrait être contre le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ? Qui oserait s’opposer à l’épanouissement, d’autant que semble ici conciliable l’individuel et le collectif ? Enfin, qui n’aime pas ses enfants ?

Tels sont les buts ; quels sont les moyens proposés ?

  • Sont d’abord écartés les moyens d’une société productiviste à l’aide de 2 arguments : le premier est l’argument de la nécessité et le second est l’argument du mythe de la technique.
  • Est ensuite proposé le moyen “pour sortir de notre système productiviste” : redéfinir nos “besoins essentiels”. Ces “besoins essentiels” faisant aussi l’objet de la “très courte” phrase.

C’est là qu’il y a matière à discussion et occasion de provoquer des interrogations :

  • L’argument de la nécessité est-il un bon argument politique ? Tout l’article de Michel Dias tend à nous convaincre du contraire. J’en propose une reformulation en forme de “discussion” entre partisans de la décroissance : article de Michel Dias dans Entropia n°1.
  • Ne faudrait-il pas avec prudence distinguer entre “le progrès technique apportera des solutions aux crises actuelles” et “le progrès technique résoudra tous les problèmes des crises actuelles”. La seconde formulation est “scientiste” et “techniciste” et relève en effet de la profession de foi. Quant à la première formulation, à moins de croire soit que toute solution technique est “en soi” diabolique, soit de croire que les seules bonnes solutions techniques existent déjà et proviennent du passé, on ne voit pas pourquoi il faudrait mythiquement refuser toute possibilité de progrès humain à toute technique : car ce refus relèverait aussi de la profession de foi.
  • Les adorateurs de la technique prétendent qu’“une autre nature est possible” ; avec la technique comme moyen de cette possibilité. Suffit-il pour avoir raison de les critiquer de leur opposer que “d’autres mondes sont possibles” ?
  • Enfin des “besoins” peuvent-ils être “redéfinis” ? Surtout s’ils sont “essentiels” ; qu’est-ce que d’ailleurs qu’un besoin qui n’est pas “essentiel” ? Un besoin qui n’est pas “essentiel”, ce n’est pas un “besoin” du tout, c’est un “désir” et certes, il peut alors être redéfini.
  • En admettant qu’il soit “possible” de redéfinir les “désirs” essentiels, qui va dire ce qui est essentiel et ce qui ne l’est pas ? Car ce qui est essentiel ou “simple” pour l’un, l’est-il pour un autre ; et pour tous les autres ?
  • En admettant que nous ayons trouvé une procédure (vraiment) acceptable pour définir de tels “désirs “essentiels”, ces désirs vont-ils être imposés par la nécessité et la contrainte ? Qui peut croire qu’un Humain puisse s’épanouir en obéissant à l’ordre de s’épanouir ?
  • Et c’est là que nous pouvons nous apercevoir que toute cette “courte phrase” repose en fait sur un seul argument, celui de la nécessité : est-ce ainsi que nous pourrons faire de la décroissance un objectif politique “désirable” ?

Que l’on ne s’y trompe pas, toutes ces interrogations provoquées par cette courte phrase provocatrice sont en réalité le meilleur plaidoyer en faveur d’une société de décroissance : car elle ne sera qu’en étant une société de discussions.