Pourquoi privilégier l’apport de la théorie critique dans une réflexion dont l’enjeu principal est une défense de la décroissance en tant que telle ? Choix d’autant plus surprenant qu’il serait abusif de placer l’École de Francfort parmi les précurseurs de la décroissance, et même de l’objection de croissance.
- Raison 1 : parce que toutes les générations de l’École de Francfort se sont inscrites dans une référence au socialisme, défini stratégiquement comme sortie du capitalisme et critique de la modernité libérale. Si, stricto sensu, la décroissance est la transition pour passer de la croissance (son économie, son « monde » et son régime politique) à la post-croissance, alors on va trouver chez les penseurs de cette Théorie critique des éléments pour penser la décrue économique, mais surtout la décolonisation de nos imaginaires (Adorno, Horkheimer : critique de la raison instrumentale ; Marcuse : critique d’une vie unidimensionnelle ; Rosa : critique de la « stabilisation dynamique » du plus, du neuf et du vite), et même un renversement de régime politique (Chez Honneth, on trouve un effort pour redonner au socialisme son étincelle originaire).
- Raison 2 : commun à tous ses défenseurs, on va trouver un refus de ce que j’appelle le « style marxiste », c’est-à-dire cette facilité de méthode qui consiste à ne voir les contradictions internes que chez les adversaires idéologiques.
- Dès La dialectique de la Raison (1944), on trouve chez Adorno et Horkheimer une critique interne de la critique de la Modernité.
- D’où la distinction entre critique fonctionnelle (par les contradictions) et critique normative (éthique et morale). Car seule cette dernière permet de critiquer le capitalisme non pour ses échecs mais pour ses succès : une société riche (dans laquelle la misère recule) peut quand même être une société inégalitaire (critique morale) et une société du mépris (critique éthique). D’où le retour de la question de ce qu’est une « vie bonne », et donc une critique radicale de ce qu’est une vie aliénée (faute de reconnaissance, faute de résonance).
- J’apprécie particulièrement chez certains d’entre eux le recours à la « transcendance intramondaine » 1. Cette expression savante, un oxymore en apparence, pointe une difficulté : comment à l’intérieur du monde prendre du recul pour juger ce monde ? Quand la transcendance (le recul) reste extra-mondaine, cela revient à adopter le point de vue descendant des idéologies du Bien ; et si on en reste à l’horizontalité alors les aliénations vécues sont seulement subies, sans possibilité de les réfléchir. Ne faut-il pas plutôt s’apercevoir que l’expérience vécue par les acteurs sociaux propose des points de départ de ce que pourrait être une vie meilleure. Autrement dit, toutes les actions et toutes les décision humaines, de façon consciente ou non, de façon réflexive ou implicite, sont toujours guidées par une conception de la vie bonne. C’est le défi d’une Théorie critique que de mettre au clair ce qui est sous-jacent dans les résistances et les indignations.
- Raison 3 : L’École de Francfort est une philosophie sociale au service idéologique d’une politique de l’émancipation. D’où leur dialogue permanent avec les promesses de la modernité (Habermas et les exigences démocratiques de la communication) et les trahisons de la modernité tardive (Marcuse, Rosa). D’où le dépassement direct d’une critique politique qui se réduirait au seul capitalisme : de La dialectique de la raison, en passant par L’homme unidimensionnel jusqu’à ce que Harmut Rosa nomme la « question sérieuse : La société moderne est-elle donc équivalente à la société capitaliste ? Est-ce que j’entends simplement « capitalisme » lorsque je me réfère à la structure de base de la société moderne ? La réponse est : le capitalisme est un moteur central, mais la stabilisation dynamique s’étend bien au-delà de la sphère économique »2.
Mais une très forte réticence : l’oubli de la question écologique et d’une façon générale leur philosophie relationnelle fait l’impasse sur les relations avec tous les vivants (les « vyvants », chez Bernard Lahire).
Par la suite, j’espère trouver le temps d’intégrer à cette page les travaux de Mark Hunyadi, qui ne fait pas partie de cette Théorie critique mais qui est en dialogue permanent avec elle.
Pourquoi faut-il lire Hartmut Rosa ?
Parce que le désir (sans limite) de contrôle nous prive de résonance. Parce que la résonance – et non pas le ralentissement – est la solution du problème central de notre temps : l’accélération. Parce que l’accélération est aliénation. Parce qu’une vie non-aliénée est une vie bonne. Et nous voilà revenu à la question sans doute la plus importante pour nous autres humains : qu’est-ce qu’une vie bonne […]
Aliénation et accélération (2012), d’Hartmut Rosa
Sous la pression d'un rythme en accélération constante, les individus de la modernité tardive font désormais face à un monde qu'ils n'ont plus le temps ni d'habiter ni de s'approprier : ils sont aliénés. […]
J’ai lu : Résonance, d’Hartmut Rosa
La publicité et la marchandisation capitaliste transposent notre besoin existentiel de résonance, qui est désir de relation, en un désir d'objet. Mais la résonance ne se laisse pas rendre disponible. La « tonalité affective » (Stimmung) et l’atmosphère de nos expériences de résonance sont « antérieures… à la séparation… entre sujet et monde ». L'oublier, c'est plonger dans l'aliénation (pour les sujets) et dans la réification (pour les objets). […]
J’ai lu : Rendre le monde indisponible, d’Hartmut Rosa
Le fait de disposer à notre guise de la nature, des personnes et de la beauté qui nous entourent nous prive de toute résonance avec elles. La frustration ne vient donc pas de ce qui nous manque mais de ce que nous avons perdu parce que nous en disposons. […]
Socialisme ou croissance : pourquoi lire Axel Honneth ?
Comment se revendiquer socialiste quand les décroissants prétendent être si critiques envers sa version marxiste ? J’ai longtemps cru que l’on pouvait sauver le socialisme en se revendiquant du socialisme utopique Mais le renouveau du socialisme prôné par Honneth va précisément s’appuyer sur la critique d’une vision partagée par tous les socialistes, scientistes comme utopiques : leur « monisme économique ». […]
L’idée du socialisme (2015), d’Axel Honneth
Peut-on sans contradiction critiquer le capitalisme, critiquer les critiques du capitalisme, reconnaître que les critiques socialistes sont les plus pertinentes tout en critiquant le socialisme, et continuer de se reconnaître dans le socialisme ? Oui, mais à condition de conserver l'intention première du socialisme, et donc le libérer de son ancrage industrialiste. […]
J’ai lu : La société du mépris, d’Axel Honneth
Axel Honneth vient utilement rappeler que même une société juste et bien ordonnée équitablement peut être désagréable à vivre : « une société peut aussi échouer dans un sens plus global, à savoir dans sa capacité à assurer à ses membres les conditions d’une vie réussie ». Une société pourtant juste peut quand même être une « société du mépris ». […]
J’ai lu : La lutte pour la reconnaissance, d’Axel Honneth
Si, dans nos sociétés modernes, les individus ne peuvent espérer réussir leur vie qu’à partir d’une communauté de valeurs telles que la solidarité, faut-il interpréter les conflits sociaux comme des luttes pour l'existence ou bien comme des luttes pour la reconnaissance ? Ce n’est qu’au sein d’une société humainement décente que les luttes pour la reconnaissance peuvent trouver leur horizon de valeurs éthiques. […]
Les notes et références








