La MCD, dont j’ai enrichi les fondations politiques depuis sa création (c’est en ce sens que j’en suis le « fondateur »), organisait les 19, 20 et 21 mai, à Paris, un cycle de 3 conférences dont l’objectif premier était de présenter ce que la MCD appelle sa « saison 2 ».
Les 3 conférences ont été saisies par Sofian et elles seront bientôt mises en lignes sur la chaîne You Tube de la MCD.
Il ne s’agit donc pas maintenant d’en reprendre le contenu mais plutôt d’en proposer un retour réflexif, pour en tirer quelques leçons stratégiques.
Le principe de ces 3 conférences
- Proposer une première définition robuste de la décroissance, pour la distinguer facilement de l’objection de croissance et de la post-croissance : pour cela, utiliser la distinction rejet-trajet-projet. Quand j’objecte à la croissance, je la rejette. Quand je défends la post-croissance, je me projette. Et quand j’envisage la transition (ou la redirection) pour passer du monde actuel au monde espéré, c’est que je suis en train de réfléchir à la décroissance comme trajet ; et plus précisément comme faisceau de trajectoires.
- Sauf que, si ce faisceau de trajectoires existe bien (plus de 500 peuvent être répertoriées), il tient plus de l’agrégat et, pire, il souffre d’un « apolitisme assourdissant ».
- Tel est le défi stratégique posé à la décroissance : comment passer d’un agrégat (quasi) apolitique de propositions à un faisceau politique de trajectoires ?
- Si on décompose ce défi en exigences – qui sont la convergence, la coordination, la politisation et la radicalité – alors on peut proposer de le relever en associant à chacune des exigences une image :
- Image d’un cercle, avec son noyau et ses rayons : Comment penser la convergence de prises de positions opposées sans avoir à rejeter l’une au profit de l’autre = comment penser l’hétérogénéité des propositions ?
- Image d’un arbre, avec ses racines, son tronc et ses branches : Comment penser la coordination d’initiatives aussi différentes que des analyses universitaires et des propositions militantes ? Où trouver un minimum de définitions et méthodes communes ?
- Analogie entre les 5 zones de la permaculture et les 5 zones de la « permapolitique » : Comment évaluer le degré de politisation de toutes ces initiatives et propositions ?
- Image d’un iceberg de la croissance dont la partie émergée et l’économie de croissance, la partie immergée, le monde de la croissance, et le milieu dans lequel flotte cet iceberg, le « régime de croissance ». Quand la décroissance critique la croissance, que critique-t-elle, seulement la croissance économique ?
- On peut alors accéder à une seconde définition de la décroissance : c’est l’opposition politique à la croissance. Et comme la croissance est une crue, une colonisation et un régime politique, alors cette opposition est une décrue, une décolonisation et un renversement.
La leçon principale
En synthèse, je dirais que la principale leçon que l’on peut tirer de ce cycle de conférences, c’est que le commun est l’esprit de la décroissance.
Au point de se demander si la MCD, à partir de sa saison 2, ne devrait pas se renommer la Maison de la décroissance commune 🙊.
Ce qui nécessite 2 précisions :
- Je ne manque jamais de rappeler que je n’apprécie guère cette façon d’euphémiser la décroissance en lui adjoignant un adjectif. Je n’ai rien contre l’adjectivation en général mais à la condition impérative que l’adjectivation apporte un contenu distinctif. Si, en pâtisserie, je demande une pâte sablée, c’est qu’elle ni sucrée, ni brisée. Autrement dit, un adjectif n’a d’utilité qu’à la condition d’indiquer une option, par distinction avec (au moins) une autre option possible. Sinon, on tombe dans le pléonasme, ou dans l’oxymore ; ou pire, on laisse entendre qu’on est en train de valider une objection d’un adversaire de la décroissance.
- Serge Latouche a écrit un Petit traité de la décroissance sereine (2007) : mais qui a déjà défendu une décroissance « affolée » ou « angoissée » ? Idem pour la décroissance conviviale : qui la juge « antipathique » si ce n’est un adversaire ? Y a-t-il 1 seul partisan de la décroissance « insoutenable » ? Si on valide la distinction entre « pauvreté » et « misère » (le manque du superflu n’est pas le manque du nécessaire), pourquoi défendre la « prospérité », même sans croissance (Tim Jackson, 2009) ?
- D’où l’idée de se contenter – se satisfaire + se suffire – d’utiliser la décroissance comme un simple « nom commun ». Plus explicitement : inutile d’y mettre une majuscule, comme si la décroissance était un nom propre.
- Comme nom commun sans adjectif, la « décroissance » est un substantif. Cette vers cette substance de la décroissance qu’il faut diriger nos réflexions, vers sa substantifique moelle.
- Le commun n’est ni l’unique, ni le monolithique. Défendre une décroissance commune, ce n’est pas demander à tou.te.s les décroissant.e.s de partager toutes les mêmes analyses. Il y a des approches différentes, il faut le respecter. Mais cela n’empêche absolument pas qu’il y ait du commun. Je donne un exemple : ce qui est commun dans un sport donné, ce sont juste les règles ; mais ensuite, chaque sportif ou chaque équipe a sa propre pratique. Quand on joue au rugby, on ne fait pas un match de volley.
- Le commun, c’est ce que l’on partage et rien n’interdit que ce que l’on partage soit un constat commun des accords et des désaccords. Ensuite, tout dépend de l’importance stratégique des désaccords.
- Des 4 images que nous proposons pour « faire commun », c’est ici celle du cercle avec la différence entre le noyau et les rayons qui semble la plus explicite.
Comme me l’a ensuite écrit un auditeur de ce cycle, n’est-il pas capital, en nos temps d’urgence, « que le mouvement de la décroissance commence à s’interroger sur son cercle, à défaut de pinailler sur les rayons » ?
Et, à cette participante qui trouvait que ce que je proposais était un peu « mou », je lui ai juste répondu qu’il était important que la constellation décroissante devienne assez mûre pour cesser le jeu des divisions internes – le « chacun dans son couloir » – si elle voulait fonder sa visibilité politique sur une crédibilité idéologique qui ne peut pas se résumer à juxtaposer les luttes et les résistances, qui ne peut pas se contenter d’en dresser une énumération, mais qui doit chercher à coconstruire le cadre à l’intérieur duquel ces luttes et ces résistances pourront trouver la force de leur convergence.
Voilà pourquoi les 4 images et les chantiers que la MCD propose satisfont toujours 2 buts parfaitement compatibles : permettre à tou.t.es celles et ceux qui assument le terme de décroissance d’identifier tous les accords, sur ce qui nous identifient comme sur ce qui alimente nos controverses.
- Les controverses sont dans les rayons, le noyau permet de nous identifier.
- Ce n’est pas parce qu’un arbre n’a qu’un seul tronc qu’il n’a qu’une seule branche.
- Certaines propositions décroissantes portent sur la décrue, d’autres sur la décolonisation de nos imaginaires, d’autres sur le renversement du régime politique de croissance.
- Chaque zone de la permapolitique a son ambition politique et aucune ne doit prétendre à l’exclusivité.
- Notre projet de cartographie systémique permet d’identifier toutes les propositions décroissantes en les repérant dans un espace commun.
- Notre projet de fresque de la décroissance a l’ambition de proposer une vision d’ensemble pour que chacune y trouve la place qui convienne à ces capacités de mobilisation et d’engagement.
Et en supplément
Comme toujours, la mise en discussion d’idées apporte son lot de modifications et d’approfondissements. En particulier sur le sens et la portée de ce que nous appelons la « saison 2 » de la MCD :
- Distinguer entre la « décroissance » et la « décroissantologie » : pour cesser de croire que l’engagement pour la décroissance pourrait se dispenser d’une réflexion approfondie sur ses (distinctions de) concepts et sur ses méthodes.
- Je ne suis pas en train de dire que tout décroissant doit être un décroissantologue, mais que tout décroissant doit respecter la décroissantologie.
- Si je reprends les catégories proposées par Onofrio Romano, cette décroissantologie s’oppose au primat qui caractérise le régime de croissance, celui du teukein sur le legein.
- Cette décroissantologie devrait avoir un tour ironique. D’abord en faisant remarquer que les concepts ne naissent pas « dans la tête » mais « dans les problèmes ». Et que la façon la plus directe et la plus courante de rencontrer des problèmes, c’est tout simplement de vivre sans cesser de se poser la question du sens de ce vivre. Ensuite, en comprenant que l’enquête décroissantologique est une « recherche-réflexion« . Pour le dire autrement : toutes les distinctions que je propose depuis des années pour penser la décroissance viennent de situations vécues dans mes engagements militants.
- Faire attention à ne pas confondre entre « espoir » (la croyance dans la réussite) et « espérance » (le désir de la réussite). Quiconque a déjà passé ses semaines à multiplier les réunions du soir sait que le turn-over des militants est considérable : car celui qui y va en étant porté par ses espoirs ne tarde jamais, devant les échecs répétés, à désespérer de la résistance alors que celui qui est porté par l’espérance trouve dans la valeur de ses résistances les forces de sa mobilisation durable.
- Il faut donc que la décroissance soit en capacité de proposer un horizon d’espérance ; aujourd’hui, il peut sembler raisonnable de repérer 3 valeurs d’espérance : le repos (plutôt que la fatigue de l’illimitisme), la rencontre (plutôt que la solitude de l’individualisme), la tranquillité (plutôt que l’aiguillon de la compétition).
- Même si je n’ai pas vraiment trouvé le temps pendant ces interventions de le thématiser explicitement et longuement, toutes ces images résultent d’un dialogue entre les leçons réflexives que j’ai tirées de mes années d’engagement dans les alternatives concrètes et mes espérances pour réussir à fonder politiquement la décroissance comme projet paradigmatique le plus ambitieux que je connaisse. Ce dialogue renvoie à la dialectique entre champ d’expérience et horizon d’attente (R. Kosseleck).


