Les modalités de la décroissance et la liberté

Que penser quand l’argument principal aujourd’hui encore répété par la décroissance mainstream n’est en fait qu’un slogan ? Qu’il résonne dans le vide, ou bien qu’il est la preuve affichée d’une victoire culturelle ?

A moins de vivre dans les nanocosmes de l’entre-soi, comment ne pas pencher plutôt – et malheureusement – pour la première option, et constater que, dans le débat grand public, la décroissance est aux abonnés absents.

Alors, si tel est le cas, il n’y a pas grand risque à oser s’en prendre au plus fameux slogan de la décroissance mainstream : « une croissance infinie dans un monde fini est impossible ».

Soyons logique : si la croissance sans fin est impossible, alors cela revient à penser, à croire et à dire que la « décroissance est nécessaire ».

Et voilà le hic :

  • Ce qui est nécessaire n’est pas politique. Peut-être, tout simplement, parce que la justice et la liberté, qui sont les affaires de la politique, sont affaires de débats et combats, i.e. d’oppositions. Et quand il y a nécessité, ce qui dépend de nous, ce n’est pas cette nécessité, mais seulement nos façons d’y faire face et de faire avec.
  • D’autant que si l’on ne réduit pas la critique de la croissance à celle de sa domination économique, mais qu’on l’étend à sa domination sur nos modes socioculturels de vie, alors on en arrive à supposer que cette domination est en dernière instance politique, et qu’elle résulte d’un régime politique de croissance.

Les modalités du « nécessaire » et de l’impossible » ne sont donc pas les bonnes pour penser et fonder nos critiques contre « la croissance pour la croissance ». Dans la même « famille » de modalités se trouvent aussi le « possible » et le « contingent »… Ah oui, « d’autres mondes sont possibles »…

Mais alors, quelles modalités permettraient d’assumer l’enjeu fondamentalement politique de la décroissance ?

L’objectif de cette lettre est de rediriger la critique de la croissance vers ce qu’on appelle (savamment) les modalités « déontiques » : l’obligation, l’interdiction, la permission et l’option. Ce sont des façons de faire, ou de ne pas faire. Ainsi, l’interdiction est l’obligation de ne pas faire ; l’option est la permission de ne pas faire…

S’ouvrent alors deux grands chantiers conceptuels :

  1. Lire les inventaires de propositions alternatives pour changer le monde et tenter de catégoriser toutes ces propositions ; lesquelles sont des obligations (mais alors quelles sanctions leur associer), lesquelles sont des interdictions, lesquelles sont des options (mais alors quelles sont les autres options), lesquelles sont des permissions.
  2. Affronter la question politique fondamentale, celle de la liberté, et se demander par exemple laquelle de ces quatre modalités risque d’être liberticide ou au contraire émancipatrice…

Pour participer à ce deuxième chantier, je ferais juste remarquer que ce n’est pas l’interdiction qui est la plus liberticide mais la permission :

  • Car dans un monde de permissions, tout ce qui n’est pas permis risque d’être… interdit et c’est ainsi que le choix des options se réduit, et donc la liberté.
  • « – Papa, est-ce que je peux regarder TF1 ? – Non, je te l’interdis. – Mais alors qu’est-ce que je fais ? – Tu peux jouer, te balader, lire un livre, ranger ta chambre… A toi de choisir. » N’y a-t-il pas là de s’apercevoir que l’inter-dit c’est ce que nous nous disons entre nous.

Alors qu’allons-nous défendre ? Une écologie punitive ou permissive ? Une démocratie « militante » ou « libérale » ? Quelle responsabilité assumer sans un sens des devoirs vis-à-vis des autres, humains comme non-humains ? De la liberté sociale ou de la liberté individuelle, laquelle est la condition politique de l’autre ?

Bref, si la politique se discute avec les modalités déontiques, c’est parce qu’elle est affaire de volonté… et de volontarisme ?

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