Écrit en 2012, mon livre Politique(s) de la décroissance (éditions Utopia), vient d’être traduit en espagnol. A cette occasion, j’ai écrit une nouvelle préface, un prólogo. Une assez bonne occasion aujourd’hui de marquer le chemin idéologique parcouru depuis plus de 10 ans ; mais aussi celui parcouru depuis son écriture en octobre 2023. Je défends depuis le début une conception radicalement politique ou politiquement radicale de la décroissance, je crois y être et avoir toujours été fidèle à cette exigence.
Prólogo 2024
Revenir sur un texte écrit il y a plus de dix ans est un test quelque peu sournois : ne pas s’y retrouver, c’est devoir soupçonner que les fondements de l’argumentation étaient moins solides qu’on ne l’avait cru ; mais, s’y retrouver totalement, comme si le réel et la poursuite de la réflexion n’avaient pas apporté leur lot de réfutations et de controverses, c’est l’indice que les propos tenus relevaient plus de la séparation au réel que de son attention.

Heureusement, ni je ne m’y retrouve, ni je ne m’y perds. Il y a donc un tri à faire entre ce que je pourrais reprendre et ce que je préférerais écarter, ou reformuler, ou nuancer, ou approfondir, ou compléter, ou enrichir… Dois-je alors présumer que ce qui sera modifié ne portait que sur l’accessoire et que l’essentiel sera conservé ? Même pas ; à condition que tout changement soit la marque d’une trajectoire. Ce qui est le cas, c’est ce que j’espère.
Ce livre avait un triple objectif : définir la décroissance, pointer la politique comme son véritable moteur, s’adresser à celui que j’appelle un « militant-chercheur » pour le mettre en garde contre un excès de présomption quand il s’agit de « penser et faire la transition ».
Ces trois objectifs ont poursuivi leurs trajectoires, radicalement ; et de façon convergente. Car le mouvement de la décroissance est peut-être en train de sortir du brouillard définitionnel qui l’avait vu naître. Quand on pense que la première apparition du terme dans le titre du livre de Nicholas Georgescu-Roegen (Demain, la décroissance, 1979) était le choix de ses traducteurs et qu’il ne traduisait pas l’anglais « degrowth » mais « decline », on s’étonne moins de constater que beaucoup de livres actuels sur la décroissance, faute d’assumer la responsabilité de défendre une définition commune du terme, se félicite de voir dans l’hétérogénéité du mouvement une richesse, osant même se réjouir qu’il « demeure souvent flou et traversé d’interprétations divergentes ». Faute de grives, on mange des merles.
Pourtant, la distinction entre décroissance et objection de croissance est toujours décisive ; et elle s’est formidablement enrichie. D’abord parce qu’est apparue l’expression de « post-croissance ». Il ne faut pas se cacher que son « succès » de départ a tenu d’abord à la possibilité pour certains « objecteurs de croissance » d’éviter de dire « décroissance ». Mais cet évitement a pu être retourné : tout simplement en s’appuyant sur le triptyque du rejet, du trajet et du projet. Entre le rejet de la croissance à laquelle on objecte et le projet de post-croissance, s’intercale le trajet, celui de la décroissance.
Mais cette définition temporelle de la décroissance – comme transition, comme trajet – est inséparable de deux autres définitions. Une définition formelle : la décroissance, c’est le contraire de la croissance. Ce devrait être la plus évidente, la plus spontanée, et pourtant elle est, elle aussi, victime de réticences : pire, elle est même quelquefois citée comme le contresens qu’il ne faudrait surtout pas commettre ! Et pourtant, le préfixe « dé- » est explicite, il signifie une opposition ; tout comme le préfixe « anti- ». « Ah oui, mais le « dé-« , c’est négatif », entend-on souvent, trop souvent. Que répondre à celui qui viendrait formuler les mêmes réticences à propos de l’antiracisme, ou de l’anticapitalisme ? Que ses réticences envers le « négatif » du préfixe ne sont en réalité qu’un accord envers le radical qu’il précède.
Voici donc ce qu’il faut assumer : que la décroissance est, fondamentalement, le contraire de la croissance. Et si on rajoute que cette opposition est politique, cela aboutit à une définition substantielle : la décroissance est l’opposition politique à la croissance.
Une telle définition incite immédiatement à multiplier les questions. Mais qu’est-ce que cette croissance à laquelle la décroissance s’oppose politiquement ? En quoi cette opposition consiste ? En quoi est-elle politique ?
C’est à partir de ces questions que l’extension du domaine de la croissance va impliquer une extension du domaine de la critique de la croissance.
Si la croissance est définie comme objectif macroéconomique, alors la décroissance est la décrue de la consommation et de la production, et même de l’extraction et l’excrétion (les déchets). Et comme cette croissance économique repose sur l’utilisation de « ressources » énergétiques et matérielles, alors la décroissance est aussi un recul de leurs utilisations. Et comme il ne va pas s’agir de décroître pour décroître, alors cette décrue est censée s’arrêter au temps de la post-croissance qui sera économiquement un état stationnaire.
Mais cette croissance économique a colonisé la société au point d’en faire non pas une société avec une économie de croissance mais une société de croissance. La croissance est un « monde ». La croissance et son monde exercent leur emprise bien au-delà des modes de production mais jusqu’aux modes de consommation, de loisir : aux modes de vie. Le monde de la croissance est alors un monde dont les valeurs sont colonisées par l’imaginaire croissanciste : toujours plus, plus vite, plus neuf. La décroissance est la décolonisation de l’imaginaire de la croissance.
Mais il ne faut pas s’arrêter là dans l’extension de la critique dirigée contre la croissance : j’avais tort d’écrire que « la croissance n’est pas une idéologie mais un effet de l’idéologie productiviste ». Car la croissance est davantage qu’une économie, davantage qu’un « monde ». C’est aussi un « régime » qui peut être défini par l’hégémonie qu’une certaine « forme » exerce sur nos activités comme sur nos représentations de ces activités et de nos places dans la société. Cette forme est la logique poussée jusqu’au bout de l’idéal de la modernité libérale, à savoir ce contrat politique tacite selon lequel les institutions – l’État et ses administrations, le Marché avec ses banques et ses entreprises – prétendent s’interdire de hiérarchiser les différentes conceptions privées de la vie bonne et prétendent accorder un égal respect à toutes celles qui sont compatibles avec celles des autres. La « liberté » libérale est le droit accordé à chaque individu de mobiliser toutes les ressources nécessaires à la réalisation de sa conception individuelle de la vie bonne. La croissance n’est alors que l’exigence d’une mise à disposition illimitée des « ressources ». Cette prétendue absence de hiérarchisation – et il faudrait montrer comment l’illibéralisme est en réalité le destin du libéralisme – se manifeste dans une forme horizontale dans laquelle toutes les valeurs se valent 1, dans laquelle les institutions prétendent être neutres. Cet horizontalisme est en pratique un principe d’équivalence et on peut faire l’hypothèse qu’il vient de l’économie libérale pour laquelle l’argent est l’équivalent généralisé de tous les autres biens.
C’est seulement dans ce troisième sens – après la décrue et la décolonisation, l’émancipation de la tyrannie de l’horizontalisme – que la décroissance peut prendre toute son ampleur politique. D’abord en confiant les clefs de la réflexion politique ni aux « chercheurs » et autres académiques de la décroissance, ni aux « activistes » qui sont trop souvent les relais d’une sorte d’intimidation permanente à agir dans l’urgence, mais aux « militants-chercheurs », c’est-à-dire à ces décroissants qui voient bien que la pratique des « alternatives » et des « utopies concrètes » est la source de « problèmes » mais qui acceptent de les repérer, de les définir, de les discuter en fabriquant, en bricolant, les concepts qui vont permettre de nommer les frottements et les conflits. Il s’agit là de mettre en garde contre une pente qui rejette tout problème à l’extérieur – qui les externalise – et qui impose à l’intérieur des milieux décroissants une sorte de « bienveillance » forcée qui n’est qu’une version soft d’un surmoi culpabilisant dirigé contre tous et toutes celles qui n’acceptent pas de se raconter que tous nos engagements se déroulent dans une bulle rose. Cette bienveillance est en réalité une forme sournoise de dépolitisation, et une variante de cet horizontalisme libéral que l’on prétend pourtant critiquer.
Ensuite, en rompant avec tout un faisceau de récits concernant les stratégies de transition et les scénarios qui en découlent. Les fables de la préfiguration, de l’essaimage, de la masse critique, de la bifurcation ont encore la peau dure. Au point de se demander comment elles peuvent résister à l’évidence sinon de leur échec mais à tout le moins de leur invisibilité. C’est qu’elles se maintiennent en se racontant sans cesse que l’addition des petits pas fera les grandes enjambées, que l’urgence des catastrophes va accélérer la prise de conscience, que « cette fois-ci, ce sera la bonne ». Bref, leur prise de conscience s’arrête au moment de s’apercevoir que leur déni repose sur les valeurs du monde de la croissance : le nombreux, le vite et la nouveauté.
Tout au contraire, une politisation radicale de la décroissance consisterait à renvoyer dos à dos tant les fables de la transition comme Grand soir que celles de la « transformation sociale et écologique » comme « petits matins », les unes comme les autres parce qu’elles ne sont que des variantes d’une façon de concevoir les processus historiques comme déterminés : matériellement pour les unes par les rapports de production, idéalement pour les autres au nom de « valeurs » qui en marqueraient la supériorité éthique. Mais alors est-il permis d’espérer que la transition comme trajet d’émancipation de la croissance économique et du régime de croissance débute un jour ?
Si l’espoir se confond avec la croyance que les désirs deviendront réalité, c’est non. Tout simplement parce qu’on ne fait de la politique ni avec des prophètes, ni avec des magiciens ; autrement dit, si un jour la transition vers la post-croissance, par la décroissance, se déclenche, ce jour ne peut ni se prévoir, ni se provoquer. Pour autant, il peut se préparer.
C’est dans ce rapport prudent, plus exactement prudentiel, de la décroissance à sa repolitisation que je trouve la seule véritable modification dans la façon de concevoir des Politique(s) de la décroissance. En effet, je concluais le livre de 1993, par une « carte de la décroissance » dont les trois pôles étaient constitués de ce que j’appelais des « pieds » : celui des alternatives, celui de la visibilité et celui du projet. Sans remettre en cause ni leurs existences, ni leurs interrelations, il me semble que si la décroissance doit (se) préparer, alors l’un des trois pieds est particulièrement boiteux, est particulièrement impréparé. C’est celui du projet, celui de la théorie, celui des définitions, celui des distinctions conceptuelles, celui des discussions et donc des controverses, des critiques tant internes qu’externes.
Il me semble même pouvoir y déceler comme un effet du régime de croissance et de sa tyrannie de l’horizontalisme qui fonctionne comme une machine anti-intellectuelle ; comme s’il y avait toujours ici et maintenant quelque chose à faire avant de réfléchir pour demain. Il y a là, me semble-t-il, comme une insensibilité à la dimension historique de l’action politique.
C’est pourquoi aujourd’hui, si utilité il doit y avoir, je la vois plutôt dans un roboratif et radical travail théorique. Si la décroissance a besoin de politique, la politique a besoin de théorie. Pas de la théorie pour de la théorie : pas plus de théorico-théorique que de pratico-pratique. Mais une théorie qui creuse jusqu’à la remise en question la plus radicale des racines du régime de croissance. A commencer par son option libérale pour son indifférence (affichée) envers les conceptions privées de la vie bonne. A contrario, si le sens de la vie n’est pas une question privatisée, alors la décroissance comme théorie politique et comme trajet d’émancipation doit assumer un principe responsabilité, celui de faire de la question du sens une question politique. La croissance pour la croissance est une absurdité et une impasse, un non-sens.
Ce n’est pas d’abord parce qu’une croissance infinie est impossible dans un monde fini que nous critiquons la croissance, c’est parce qu’elle est absurde, et elle le serait encore même dans un monde sans limites.
Les limites – sociales, écologiques – ne sont des contraintes que pour celui qui n’a pas reconnu que l’émancipation est dans l’autolimitation : c’est le sens de la décroissance.
Alors ne tardons pas trop dans la reconstruction d’un espace public de discussion démocratique autour des enjeux du sens.
Charpey, octobre 2023.
_____________________Les notes et références
- L’horizontalisme est politiquement un libéralisme, ontologiquement un nominalisme, dialogiquement un relativisme, socialement un individualisme.[↩]

