« Pour beaucoup, la croissance est la solution. Renversons la perspective : si la croissance est le problème, alors, la décroissance, c’est la solution ! ».
Telle était formulée l’invitation à intervention pour la troisième édition de « Décroissance, le Festival » (à Saint-Maixent, du 25 au 27 juillet 2025).
Mon intervention a consisté à donner sens à ce « renversement de perspective », qui me semble une façon particulièrement mobilisatrice en envisageant la décroissance comme renversement de la croissance. Façon aussi de se mettre sous l’autorité de Carolyn Merchant : « La terre malade, « oui morte, oui putréfiée », ne peut probablement être restaurée à long terme que par un renversement des valeurs dominantes, et une révolution dans les priorités économique. En ce sens, le monde doit une fois de plus être renversé ».[1]
Mais alors, pour défendre ce renversement : dans quels termes, selon quelle méthode, sur quel objet, dans quel cadre, pour quel programme ?
1. Les termes du renversement
Dans la question « décroissance, solution politique ? », chaque terme mérite quelques précautions de définition. Surtout si on s’aperçoit que si la définition mainstream de la décroissance n’est qu’économique, comment espérer en tirer une « solution politique » ?
1.1 Disposons-nous d’une définition politique de la décroissance ?
Nous disposons maintenant d’une définition (actuellement mainstream) de la décroissance. C’est celle fournie par Timothée Parrique, dont la validité provient du fait qu’elle a été « construite » par recoupements[2] = réduction de la production et de la consommation (de quoi ? des énergies et des matières), planifiée démocratiquement, pour repasser sous les plafonds de la soutenabilité écologique, pour réduire les inégalités, en vue du bien-être.

Mais est-ce une définition politique, autrement dit, est-ce que c’est sur cette définition-là de la décroissance que l’on va pouvoir bâtir une solution politique ?
- Car si on l’analyse, on va (à la suite de Timothée Parrique) distinguer un chemin, un trajet de réduction (c’est le chapitre 6 de son Ralentir ou périr), et 4 piliers.
- En apparence, il y a dans ces 4 piliers de quoi définir politiquement la décroissance : exigence démocratique, responsabilité écologique, théorie de la justice, objectif de bonheur.
- Mais définir (politiquement), ce n’est pas résoudre (politiquement). Et pour le vérifier, il suffit d’aller lire du côté des partisans de la croissance pour constater que, dans leurs plaidoyers, aucun de ces 4 piliers n’est oublié : démocratie libérale, croissance verte (ou développement durable), théorie du ruissellement[3] (d’où une politique de l’offre, si chère à Macron) et/ou principe de différence (John Ralws), utilitarisme.
- Politiquement, ces 4 piliers ne peuvent aboutir qu’à un dialogue de sourds pendant lequel partisans et critiques de la croissance débattront[4] chacun de « leurs » conceptions de la démocratie, de l’écologie, de la justice, du bonheur. Autrement dit, ces piliers ne peuvent convaincre politiquement que ceux qui ont déjà fait leur choix… politique.
- Et pour les autres, ceux qui n’ont pas de choix politique préalable, il ne reste alors dans cette définition que son noyau économique/physicaliste de réduction de la production et de la consommation (et donc de l’extraction et de l’excrétion). Or c’est précisément le refus d’une économie qui phagocyte tous les domaines de la vie humaine – y compris donc la dimension politique – qui est l’une des sources la plus robuste de la critique décroissante. On ne peut donc pas accepter de voir dans la réduction de la production et de la consommation une réponse politique. C’est une réponse économique dont on peut supposer qu’elle est déduite d’une position politique, mais ce n’est pas elle qui est la position politique.
Et nous voilà alors à la recherche d’une définition directement politique de la décroissance.
1.2 C’est quoi une définition « politique » ?
Mais a) comment entendre ce terme de « politique » ; et si nous arrivons à cerner le champ de ce « politique », b) à quelles conditions (théoriques et pratiques) la décroissance peut se montrer à la hauteur ?
Et nous voilà à la recherche d’une telle définition de la politique, tout en se demandant si la décroissance pourra relever le défi.
Comment esquisser ce domaine politique ? Par politique, de façon très générale, j’entends tout ce qu’un groupe envisage pour organiser son organisation : « La politique est l’art d’établir, de cultiver et de conserver entre les hommes la vie sociale qui les unit » (Johannes Althusius, 1603). Démocratiquement, il devrait s’agir de l’auto-institution d’une société.
Dans la suite, je vais proposer 3 autres approches pour cerner ce que j’entends par « politique » : la notion de « régime » comme régime politique où se jouent des rapports de domination et d’émancipation, des zones de politisation (par analogie avec le zonage en permaculture), des pôles d’enjeu politique (dispositifs démocratiques de politisation, institutions politiques, ordre politique global).
1.3 Si on cherche une solution, c’est qu’il y a un problème, lequel ?
Pour que la décroissance apparaisse comme une « solution politique », il faut qu’elle soit la solution politique d’un problème politique.
Quel est ce problème politique auquel s’affronte la décroissance ?
C’est là que je prétends faire d’une pierre deux coups : a) définir la croissance en tant que problème politique (et pas simplement comme problème économique) ; b) définir la décroissance, très simplement comme opposition politique à la croissance.
Ne cachons pas qu’il y a là deux ruptures :
- Rupture par rapport aux approches habituelles de la décroissance sous les seuls angles, physicalistes (énergies et matières), écologiques, démographiques, économiques. D’ailleurs beaucoup de ceux qui adoptent ces approches en viennent souvent à ne défendre qu’une « décroissance sélective ». Ils ne critiquent pas la croissance en tant que telle, mais seulement telle ou telle croissance. Et ils vont jusqu’à défendre que certaines croissances seraient bonnes.
- Rupture par rapport à ces définitions de la décroissance qui n’assument pas que le « dé » du préfixe signifie une opposition au radical « croissance ». Et qui, même quand il s’agit de croissance économique, ne veulent pas voir dans la croissance une « croissance négative » ; alors que c’est bien, économiquement, d’une baisse du PIB, du pouvoir d’achat, de la production, de la consommation dont il est question.
Pour aller jusqu’au bout de cette définition de la décroissance comme opposition politique à la croissance, il reste quand même à montrer a) en quoi la croissance est un problème politique ; b) en quoi la décroissance est l’opposition politique à la croissance.
2. La méthode du renversement
La critique politique portée par la décroissance à l’encontre de la croissance ne devrait pas se faire dans le « style marxiste ».
Par cette expression, j’entends ces façons de dénoncer, à l’extérieur, les « contradictions » (dont les héritiers, de ce point de vue, aujourd’hui sont les effondristes) mais à l’intérieur, de ne pas faciliter la liberté d’autocritiquer. A l’extérieur, c’est la nécessité des contradictions qui ferait loi, comme s’il y avait une promesse eschatologique que les contradictions du système critiqué ne pourront pas ne pas nécessairement aboutir à son effondrement. C’est, certes, doublement rassurant (on a raison, et ils ont tort) mais politiquement, c’est irresponsable et indéfendable.
- D’abord parce qu’une « contradiction », ce n’est pas un problème. Une contradiction, c’est une façon d’opposer 1 thèse à elle-même (contradiction interne entre une thèse A et une conséquence de A). Un problème, c’est une façon d’opposer 2 thèses (soit A mais contradiction entre une conséquence de A et A, soit B (qui est non-A) mais contradiction entre une conséquence de B et B). D’un point de vue marxiste, dans le capitalisme[5], la baisse tendancielle du taux de profit est une contradiction interne.
- Je propose donc de pratiquer 2 renversements de méthode :
- En interne : accepter les bienfaits et les risques de la conflictualité = de la controverse[6]. En particulier, avoir un rapport didactique au passé = savoir tirer les leçons des échecs passés plutôt que de répéter la fable libérale d’une histoire qui pourrait rompre avec toute tradition, à partir d’une tabula rasa.
- En externe : je ne dis pas qu’il n’y a pas des contradictions dans le monde de la croissance, je dis juste a) qu’il faut faire attention au biais de conviction = toujours se demander si les contradictions internes que je prétends relever dans le système critiqué ne résultent pas d’abord d’une évaluation passée au filtre partisan de nos convictions ; b) et j’en déduis que ma critique sera toujours normative (éthique et morale) avant d’être fonctionnelle[7]. Je ne dis pas que le monde de la croissance se trompe, je dis qu’il faute. Et doublement : tant du point de vue d’une théorie de la justice, car le capitalisme ne peut produire des profits qu’en produisant des inégalités (critique morale) ; que du point de vue d’une exigence de la vie bonne, car dans le capitalisme, les modes de vie sont des aliénations (critique éthique). En externe, je ne vais donc pas attaquer les points faibles du système critiqué mais ses points forts : je ne vise donc pas ses « échecs » mais ses « succès ».
- Concrètement, on se trompe d’argumentaire (de force illocutoire) quand on (se) raconte que la décroissance serait « inéluctable », que ce soit en se réfugiant dans des « bulles noires » (les effondrements sont inévitables) ou dans des « bulles roses » (la décroissance serait culturellement majoritaire[8]).
- Le problème de la croissance en tant que boussole macroéconomique (micro-économiquement, c’est le profit), ce n’est donc pas qu’elle soit limitée (à cause des frontières planétaires) mais qu’elle ait réussi à imposer une hégémonie culturelle qui légitiment des inégalités et des aliénations. Mais comment cette hégémonie s’est-elle imposée et pourquoi a-t-elle réussi ?
- Comment (par quels moyens) : c’est l’apport de l’approche de Serge Latouche → par la « colonisation des imaginaires ».
- Occidentalisation du monde : c’est là que la décroissance comme politique est tout aussi valable au Nord comme au Sud. Le problème ce n’est pas que le Sud soit « sous-développé » (économiquement) et que la solution serait d’être « en voie de développement » (économique »), le problème c’est de présenter le développement comme unique et universel paradigme.
- Le triptyque publicité – crédit – obsolescence
- Une rationalité économique sans contrôle (avec les agences de notation, c’est même l’inverse, ce sont elles qui contrôlent les politiques publiques).
- Pourquoi (par quelles causes) : c’est là que l’hypothèse de Latouche montre ses limites et qu’il faut la prolonger par celle de la croissance comme régime politique.
- La colonisation de nos imaginaires par un paradigme économiciste, colonial, patriarcal (viriarcal) est facile à montrer. Mais qui peut croire que l’on peut « changer de paradigme » en opposant au paradigme dominant un « autre » paradigme ? Qui peut croire que l’on peut s’émanciper magiquement d’une valeur, d’une représentation, d’un imaginaire, d’un récit, d’un mode de vie en leur opposant une « autre » valeur, une « autre » représentation, etc. ?
- Il faut tenir compte du « plouf » qui conclut la meilleure argumentation, qu’elle soit de type rationnel (basée sur des « faits ») ou de type raisonnable (basée sur des valeurs, des normes…).
- D’où l’hypothèse qu’il existe sous-jacent au paradigme de la croissance un dispositif (= une rhétorique politique) qui neutralise toute possibilité de trancher les discussions → c’est ce dispositif que nous nommons « régime de croissance » et c’est un dispositif politique.
- En régime horizontaliste de croissance, une opinion ne renvoie qu’à la sphère privée. Toute tentative de convaincre l’autre et de le faire changer d’avis est vécue comme une violence : toute controverse est caricaturée en polémique. Tout conflit doit être évité et la confrontation des contradictions doit laisser place au seul relevé des différences. Tout face-à-face est vécu comme une agression, seul le côte-à-côte serait « bienveillant ». L’horizontalisme est ce dispositif qui permet de neutraliser toute discussion sur les faits et les valeurs, qui interdit de trancher, qui rend toute discussion indécidable, qui relativise tout fait par un « contrefait » et toute valeur par une contre-valeur. L’horizontalisme est un dispositif de verrouillage de la discussion qui dévalue toute valeur, qui défait tout fait, qui déconstruit toute construction.
- Comment (par quels moyens) : c’est l’apport de l’approche de Serge Latouche → par la « colonisation des imaginaires ».
L’hypothèse du « régime de croissance » peut seule permettre de répondre au pourquoi de la victoire de la croissance comme hégémonie culturelle. Car ce régime politique est un régime de dépolitisation : les limites planétaires sont objectivées, les responsabilités individuelles sont subjectivées, les conflits intersubjectifs sont neutralisés.
3. L’objet du renversement : le régime politique de croissance
Je fais l’hypothèse (politique) que le régime de croissance est le milieu dans lequel flotte l’iceberg de la croissance, dont la partie immergée est « le monde de la croissance » et la partie émergée, l’économie de la croissance.

L’intérêt de cette hypothèse c’est d’éviter de réduire l’engagement politique de la décroissance au seul anticapitalisme. Malheureusement, peu d’auteurs décroissants, même parmi les plus critiques, font avancer la critique politique de la croissance au-delà de l’anticapitalisme (parce que bien souvent, leur critique de la croissance y voit une économie et un « monde », mais pas un régime politique). Heureusement, on trouve chez Harmut Rosa, dans sa critique systémique de la « modernité tardive » une analyse qui déborde explicitement celle du capitalisme.
Par rapport au capitalisme, beaucoup de décroissants croient qu’il leur suffit de dénoncer le capitalisme pour politiser leurs propos : mais c’est parce qu’ils évitent de se poser ce qu’Harmut Rosa nomme la « question sérieuse : La société moderne est-elle donc équivalente à la société capitaliste ? Est-ce que j’entends simplement « capitalisme » lorsque je me réfère à la structure de base de la société moderne ? La réponse est : le capitalisme est un moteur central, mais la stabilisation dynamique s’étend bien au-delà de la sphère économique »[9]. Cette expression de « stabilisation dynamique » peut être comprise comme synonyme de « la croissance pour la croissance » : toujours plus, toujours innover, toujours plus vite.
- Le « problème », ce n’est pas d’abord l’idéologie capitaliste mais le régime de croissance, expression qui englobe le libéralisme et ses variantes. Ce libéralisme repose sur un deal (en réalité, une arnaque) régissant soi-disant la relation public-privé (à la place de sacré-profane).
- Car la croissance est davantage qu’une économie, davantage qu’un « monde ». C’est aussi un « régime » qui peut être défini par l’hégémonie qu’une certaine « forme » exerce sur nos activités comme sur nos représentations de ces activités et de nos places dans la société. Cette forme est la logique poussée jusqu’au bout de l’idéal de la modernité libérale, à savoir ce contrat politique tacite selon lequel les institutions – l’État et ses administrations, le Marché et ses entreprises – prétendent s’interdire de hiérarchiser les différentes conceptions privées de la vie bonne et prétendent accorder un égal respect à toutes celles qui sont compatibles avec celles des autres. La « liberté » libérale est le droit accordé à chaque individu de mobiliser toutes les ressources nécessaires à la réalisation de sa conception individuelle de la vie bonne. La croissance n’est alors que l’exigence d’une mise à disposition illimitée des « ressources ». Cette prétendue absence de hiérarchisation – et il faudrait montrer comment l’illibéralisme est en réalité le destin du libéralisme – se manifeste dans une forme horizontale dans laquelle toutes les valeurs se valent, dans laquelle les institutions prétendent être neutres. Cet horizontalisme est en pratique un principe d’équivalence et on peut faire l’hypothèse qu’il vient de l’économie libérale pour laquelle l’argent est l’équivalent généralisé de tous les autres biens.
- D’un côté, les institutions (l’État, le Marché, sortie de la Religion) prétendent rester indifférentes aux diverses conceptions privées de la vie bonne. Indifférence aux buts privés.
- D’un autre côté, les institutions s’engagent à maximiser les moyens mis à disposition des fins privées = promesse de croissance = le gâteau ne doit pas cesser de croître (mise à disposition généralisée de ressources abondantes, sinon infinies, et gratuites : la nature, les activités féminisées de la reproduction sociale).
- L’hypothèse du « régime de croissance » peut seule permettre de répondre au pourquoi de la victoire de la croissance comme hégémonie culturelle. Car ce régime politique est un régime a/ de naturalisation (en externalisant les limites), b/ d’individualisation (en internalisant les responsabilités), c/ de dépolitisation par la neutralisation et l’horizontalisation des conflits.
- Selon le régime de croissance, il ne faudrait plus poser la question (éthique) de la société bonne, mais seulement celle (morale) de la société juste, celle de l’équité, de l’égalité des chances, celle de la compétition généralisée, celle de la loi du commerce (pour qui l’argent n’a pas d’odeur). Ce rétrécissement s’est opéré sous la pression des théories libérales de la justice, toutes ces théories qui s’interdisent de hiérarchiser entre les différentes conceptions de la vie bonne, au nom de la neutralité caractéristique du régime horizontaliste de croissance. Tout au contraire, dans une société bonne la justice consisterait à s’assurer que tous ses membres disposent des biens et des services qu’il est dans leur intérêt de disposer, même s’ils ne font pas eux-mêmes le choix de les préférer à d’autres biens. Parce qu’une société composé de membres aliénés peut être une société juste (suivant une certaine conception libérale de la justice) mais elle n’est pas une société décente.
- La décroissance politique devrait-elle alors assumer a) qu’il existe des choix de vie qui sont aliénés, que des besoins peuvent être faux, et que pour une société, il est suicidaire – à la MCD, nous disons « sociocidaire » – de laisser de tels choix individuels saper les fondations communes de la vie sociale ; b) de cadrer les libertés individuelles dans les limites de ce qu’on pourrait appeler « liberté sociale » – celle qui structure une vie pour etavec les autres, et non pas contre etsans les autres – et à laquelle il faut accorder priorité ?
On peut ainsi mesurer toute la puissance du paradigme de croissance qui ne s’exerce pas seulement économiquement, culturellement mais, plus fondamentalement, de façon politique (et même anthropologique). Et cette puissance est pour la décroissance un défi politique.
C’est pourquoi, si on ne veut pas se contenter de dénoncer les effets tout en continuant de chérir les causes, il ne faut pas simplement s’attaquer aux symptômes (aux effets) de cette puissance, mais renverser ses causes. Le mouvement de la décroissance est-il assez mûr politiquement pour assumer une telle responsabilité ?
4. Le cadre du renversement : permapolitique et décroissance radicale
Dans mon article précédemment évoqué (note 6) sur les trajectoires de décroissance, je justifie leur intérêt par leur capacité à situer des frottements qui bien souvent deviennent des conflits faute d’avoir su les repérer sur des trajectoires de temps, d’espace, de rapport à la technique et aux institutions mais aussi sur leur degré de politisation. Mais autant il est relativement aisé de définir des échelons de temps (de l’immédiat à la fin du monde) ou d’espace (du chez soi à la planète), autant pour les degrés de politisation, cela semble plus difficile.
4.1 Les 5 zones de la permapolitique décroissante
C’est pourquoi je propose aujourd’hui de définir ces degrés de politisation / dépolitisation en faisant une analogie entre permaculture et engagement politique, à partir de la proposition de « zonage ». J’ai présenté cette idée pour la première fois dans la newsletter épisodique associée à mon blog : « la part radicale de la décroissance »[10]. Je reprends donc cette idée de voir dans une décroissance radicale (comme il y a une écologie radicale), une façon très robuste de politiser la décroissance.
- De la même façon que la permaculture peut être définie comme cette agriculture (et horticulture) qui se soumet volontairement à un impératif de soutenabilité, comme agriculture permanente, je propose de voir que la décroissance ne peut être une solution politique mature qu’à condition non pas de s’engager mais de continuer à s’engager : Comment continuer de résister, comment ne pas désespérer de résister[11] ?
- De même qu’en permaculture, les activités peuvent se répartir dans des « zones » classées de la plus intensive (en termes d’activité) à la plus sauvage, je propose de classer la décroissance politique en 5 zones.
- De la zone 1, la moins politisée mais la plus intensive en termes de soin, à la zone 5 où la décroissance sera d’autant plus radicale qu’elle sera moins activiste.
- Zone 1 : la simplicité volontaire des « petits gestes ». Sans se cacher que leur individualisation peut être grosse d’impolitisation, il n’empêche que ces petits engagements sont nécessaires pour quiconque veut consolider son ossature morale : faire bien, bien faire les choses, ça fait du bien. Mais attention au péché de suffisance : cette simplicité est nécessaire mais politiquement elle est insuffisante. Pourquoi ? Parce que le renvoi à la seule responsabilité individuelle est caractéristique du régime de croissance comme régime politique de dépolitisation par l’individualisation. Parce que si on peut découper des confettis à partir d’une feuille de papier, bon courage pour inverser le procédé et fabriquer des feuilles de papier à partir des confettis. Parce que la fable d’un tout qui se constituerait à partir de ses parties, c’est celle des abeilles, caractéristique du libéralisme comme processus de séparation et de compétition de « chacun contre chacun ».
- Zone 2 : les alternatives concrètes, les expérimentations minoritaires héritières du socialisme utopique (des monnaies locales, habitats collectifs, amaps, coopératives de consommateurs, écoles alternatives, cafés associatifs… jusqu’aux entités de l’ESS). Là encore, il faut redire que ce qui est nécessaire n’est pas forcément suffisant. Nécessaires parce que ces initiatives sont des expériences du collectif – même s’il faut faire attention à l’entre-soi des « communautés terribles » (Tiqqun[12]). Nécessaires parce que ces « eSpérimentations » n’ont pas besoin de réussir pour être grosses de leçons pour imaginer d’autres mondes – même s’il n’y a pas besoin de les justifier en y voyant des « préfigurations » de futurs mondes désirables, au moins on peut en tirer des leçons négatives sur « ce qui ne se fait pas » et qu’on ne devra pas refaire. Mais insuffisantes parce qu’on ne fait pas la révolution sur 15 km² (Karl Marx). Insuffisantes et peut-être même piégeuses à cause de leur « apolitisme assourdissant » (Atelier Paysan[13]). Insuffisantes et peut-être même piégeuses à cause d’un anti-intellectualisme nourri par un imaginaire de l’activisme qui leur fait souvent préférer l’adaptation à la provocation, la résilience à la résistance, le « faire nombre » au faire sens », la com’ à l’ossature idéologique, les facilités technologiques aux lenteurs militantes, l’affichage de la citoyenneté à la revendication politique…
- Zone 3 : les structurations du mouvement de la décroissance par agrégation ou agglutination. Dans la mesure où cette structuration suppose des regroupements, des interactions entre associations, des montées en généralité, cette zone 3 est beaucoup plus tolérante vis-à-vis d’une visibilité explicitement politique sur le principe de « fédérer l’existant », et surtout de ne pas se contenter du « ici et maintenant » mais au contraire de tisser des convergences, de faire réseau. Pour donner un exemple : en zone 1, j’adhère à une amap ou à une monnaie locale ; en zone 2, je gère la comptabilité de mon amap, j’administre l’association locale ; en zone 3, je m’investis dans Miramap, dans le réseau des MLCC, voire même dans le CAC… Mais la zone 3 est beaucoup plus hétérogène que le seul niveau des réseaux car on peut retrouver le même principe d’agrégation dans le format du débat (ah ces « tables rondes » où les intervenants – souvent, un mixte de chercheurs et d’activistes – ont à peine esquissé l’écume de leurs propositions qu’ils doivent déjà se soumettre aux « questions de la salle » qui, d’expérience, sont d’abord l’occasion pour les trolls locaux de monopoliser la parole pour gérer leur frustration de ne pas être à la place des intervenants), dans l’ouvrage collectif qui compilent les contributions – là aussi dans un mixte de théorique et de pratique – au nom de la richesse de l’hétérogénéité, dans la « foire », « festival » et autre « forum » qui tiennent plus du cabinet de curiosités et de l’inventaire à la Prévert que d’un cubisme militant qui ferait voir les multiples facettes d’un noyau politique commun et partagé.
- Zone 4 : avec un peu de recul pris sur ces 3 zones, on peut s’apercevoir qu’elles ont en commun non seulement un bas degré de politisation mais aussi une forte dose d’entre-soi et surtout une très faible appétence pour les rapports de force, comme si les basculements et autres transitions envisagées comme stratégies allaient pouvoir se réaliser dans un simple esprit de convivialité et d’entente, à la cool. Il ne faut donc pas s’étonner si certaines voix dans la mouvance écologique et décroissante se font entendre pour dénoncer un tel irénisme. Autrement dit, ne peut-on pas distinguer deux types de mobilisations : aux contestations « pour » (celles de la zone 2), ne faut-il pas ajouter les contestations « contre » (par la rue ou par les urnes), celles qui préconisent des rapports de force et l’ouverture de fronts de lutte, et qui constitueraient cette zone 4, dont la politisation se rapprocherait des formes plus traditionnelles d’opposition. C’est la proposition générale de l’Atelier Paysan[14] pour remédier aux faiblesses de la zone 3. C’est aussi le sens de la forte critique de Clément Sénéchal quand il se demande Pourquoi l’écologie perd toujours (2024, Seuil)[15]. Pour autant, faut-il croire qu’il n’y aurait de politisation réelle de la décroissance que par un retour aux rapports de forces ? Parce qu’il faut craindre que ces discussions sur la stratégie politique ne tournent en réalité en rond. La solution de Clément Sénéchal propose de passer d’une stratégie de consensus à une stratégie de clivage. Mais n’est-ce pas oublier que si les voies du « petit geste » (zone 1) et des alternatives concrètes (zone 2) ont été ré-explorées, c’est parce que les stratégies de rupture ont été des impasses ? Pour le dire autrement, c’est l’échec de la révolution du Grand Soir qui a réenclenché les tentatives des petits matins et des petits pas. C’est l’échec révolutionnaire du socialisme scientifique (front principal, luttes des classes, matérialisme historique) qui a redonné vigueur aux stratégies « alternatives » du socialisme utopique[16].
- Zone 5 : d’où l’hypothèse d’une prise de position politique de la décroissance à partir d’un pôle de radicalité. Et de la même façon que la zone 5 de la permaculture est celle de la « part sauvage », celle où l’activité est réduite au maximum, alors cette zone 5 de la permapolitique serait celle où l’injonction à agir et à « passer à l’action » serait reléguée en second au profit d’un travail idéologique dont la visée première serait la résistance et la radicalité, à la recherche de la cohérence plutôt que de l’intransigeance.
- Ce classement en zone 5 s’opèrerait au nom d’une exigence de stratégie que la philosophe Virginie Maris a parfaitement formulé dans La part sauvage du monde (2018) : « il ne s’agit pas de réduire la « vraie » nature à sa part sauvage, en négligeant du même coup la nature ordinaire. Mais il y a dans cette part sauvage un extrême – sinon un extrémisme – qui doit éviter de lentement laisser filer nos exigences : s’il ne faut pas partir de la nature ordinaire mais de la nature sauvage c’est parce que « les individus ont tendance à ne pas désirer beaucoup plus que ce qu’ils peuvent obtenir. Ce phénomène d’ajustement des préférences aux conditions réelles est dynamique. Du coup, lorsqu’on se trouve dans une situation qui se dégrade progressivement, on s’habitue à des choses qui auraient semblé inacceptables si elles étaient intervenues brusquement » (page 194).
- Et si les pratiques des zones 1 à 4 voient dans l’hétérogénéité une richesse plus qu’une dispersion, alors dans la zone 5 il faudrait assumer la priorité accordée à la recherche d’un commun idéologique à partir duquel les partisans de la décroissance pourraient ensuite construire leurs propres variations. Mais cette zone 5 devrait d’abord être celle d’une recherche qui se soumettrait au principe « pas de variations sans invariant ». Reste à dé-couvrir de quoi les diverses apparitions de la décroissance sont les invariants[17].
- Sa fonction politique serait essentiellement de rappeler au mouvement décroissant qu’il faut radicalement « éviter de lentement laisser filer nos exigences ».
- Il ne s’agirait donc pas de réduire la politique à sa part sauvage, radicale, mais d’affirmer, au moment de juger les activités de 4 premières zones, qu’il faut partir d’une décroissance radicale si l’on ne veut pas s’habituer à la politique de dépolitisation pratiquée par le régime de croissance.
4.2 Décroissance radicale et décroissance mainstream
Soyons clairs : ce zonage d’une permapolitique décroissante est une critique adressée à ceux qui se félicitent de l’hétérogénéité des pratiques et des recherches dans la mouvance décroissante.
Mais des années de pratique dans les alternatives, la lecture roborative du livre de l’Atelier Paysan et celle d’un article[18] qui faisait l’inventaire de toutes les propositions décroissantes m’ont convaincu que la question de la politisation de la décroissance reposée du point de vue de sa zone radicale était aujourd’hui l’étape incontournable si l’on veut conserver quelques espérances dans un renversement du régime de croissance au lieu de placer sous le terme de décroissance un agrégat de propositions dont la faisabilité, la désirabilité et l’acceptabilité sont très discutables. Car aujourd’hui, on doit reprendre le jugement très sévère porté par ce remarquable article de Fitzpatrick, Cosme et Parrique qui tire un bilan hypercritique de leur inventaire : s’il y a bien profusion des propositions, il faut juger qu’elles sont « imprécises » (allusives, mal conçues), peu « pertinentes » (les propositions les plus impactantes sont repoussées à la périphérie de l’agenda au profit de propositions populaires mais accessoires), « négligentes » (des conditions de possibilité de leur faisabilité), diverses plus par « agglutination » que par vue d’ensemble, et surtout « le programme actuel de décroissance est plus proche d’une liste disparate d’ingrédients que d’une recette bien organisée ». Autrement dit, il y a actuellement un brouillard — qui est causé par une mauvaise priorité accordée au faire nombre sur le faire sens — et il constitue un obstacle à la visibilité et à la crédibilité de la décroissance.
Le tragique c’est qu’une « décroissance mainstream », souvent anglophone et un peu médiatisée, n’affronte pas réellement ce péril de la dépolitisation, n’en voit pas vraiment l’urgence et peut même prétendre l’affronter alors qu’elle ne fait que céder – et quelquefois elle le renforce – au régime neutralitaire de la croissance. Pour résister réellement (sans passer par des pratiques d’évitement, sinon de « divertissement »), il ne faut pas faire un mauvais procès en dépolitisation à cette décroissance mainstream mais s’apercevoir qu’elle se situe au mieux en zone 3 de la permapolitique alors qu’il faudrait commencer par se relocaliser en zone 5, la zone « radicale », parce que c’est elle qui ouvre aux autres façons de défendre la décroissance.
5. Quel programme pour inverser la politique de dépolitisation du régime de croissance ?
De cette zone 5, il est alors possible d’envisager la décroissance comme « solution politique », à condition de dresser un diagnostic robuste de ses potentialités politiques : actives dans les dispositifs démocratiques de politisation (participation, représentation, délégation, délibération, contrôle), la décroissance souffre d’une réel déficit conceptuel tant au niveau intrinsèque des institutions que de la conception générale d’un ordre global qui soit certes désirable, mais aussi faisable, et surtout acceptable.
Négativement, la politique doit faire place à la critique ; et souvent on entend que si la critique est facile, la pratique l’est beaucoup moins. Mais alors en quoi consiste la pratique politique ?
- A faire des choix, à arbitrer.
- Arbitrer ce n’est pas juger arbitrairement c’est trancher (to krinein = juger, critiquer).
- Quels sont les pôles politiques dans lesquels s’exercent des arbitrages :
- Des situations, des contextes, des « problèmes » que l’on affronte bottom-up à partir de dispositifs démocratiques de politisation : participation, délibération, délégation, représentation, contrôle, opposition (par les alternatives pour et par les luttes contre).
- Un rapport aux règles, aux procédures, aux institutions qui doit être radicalement reconsidéré : rapport au droit, à l’État, à la sécurité, à la sanction, à l’interdiction (voir notre incapacité à assumer une « écologie punitive », fut-ce au nom du principe « pollueur-payeur ») qui pose la question d’une réabi(li)tation de la verticalité qui ne serait condamnée ni à s’enfermer dans les dominations du top-down (patriarcat, patronat, despotisme, paternalisme) ni dans les neutralisations opérées par l’horizontalisme du régime de croissance.
- Une visée de l’ordre mondial formulé à partir d’un « idéal » partagé ; non pas comme intersection minimale ex post mais comme commun ex ante.
Peut alors se déterminer le champ de bataille dans lequel la décroissance pourrait se présenter comme « solution politique » :
- Réellement active dans les dispositifs démocratiques de politisation (participation, délégation, délibération, contrôle, expérimentation), ce qui ne veut pas dire dominante, la décroissance souffre d’un réel déficit conceptuel tant au niveau intrinsèque des institutions (cf. par exemple chez Elinor Ostrom[19]) que de la conception générale d’un ordre global (cf. l’irénisme libéral de la misarchie[20]) qui soit certes désirable, mais aussi faisable, et surtout acceptable.
- L’important c’est de comprendre que par rapport à ces 3 domaines du politique, la décroissance est en symétrie inversée avec l’adversaire (qui multiplie les politiques de dépolitisation, mais qui impose ses institutions, et qui dispose très consciemment d’une « end in view », d’un paradigme visé que nous rejetons radicalement, celui d’une économie sans démocratie[21]). Est ainsi expliqué le paradoxe de la formule du régime de croissance comme « politique de dépolitisation » : car la dépolitisation, c’est-à-dire la sape de tous les dispositifs de dépolitisation n’est que l’une des facettes d’une politique de domination et d’exploitation dont les succès se situent autant dans la visée d’un ordre global que dans la mainmise sur des institutions nationales et internationales.
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Au bilan
Je termine en récapitulant ce que cette défense d’une décroissance comme solution politique me semble exiger comme renversements :
- Une définition de la décroissance comme opposition politique à la croissance.
- Un style critique radicalement opposé au « style marxiste » : en interne, valorisation de l’autocritique (du point de vue de la zone 5) et en externe, priorité aux critiques normatives adressées aux succès du régime critiqué.
- Ne pas réduire la croissance ni à une « économie » ni à un « monde » mais placer l’iceberg de la croissance en train de flotter dans un milieu qui est le régime politique de croissance.
- Seule l’hypothèse du régime de croissance fournit une explication du lien entre individualisme et croissance.
- Du coup, c’est cette opposition politique à la croissance qui est la condition d’une décolonisation de nos imaginaires, elle-même condition d’une décrue économique.
- Aborder les degrés de politisation de la décroissance par l’analogie avec la permaculture, et repérer 5 zones politiques de la décroissance. La zone 5 est la « part radicale » de la décroissance.
- Distinguer entre cette décroissance radicale et une mainstream degrowth.
- S’apercevoir que le face à face entre la décroissance et le régime de croissance est totalement asymétrique. Alors que ce dernier mène un combat ouvert contre les politiques démocratiques de politisation, la mouvance décroissante continue de s’y enfermer sans constater qu’elle laisse quasiment en friche les domaines institutionnels et géopolitiques que les partisans de la croissance, du capitalisme et de l’hyperlibéralisme ont investis et colonisés et à partir desquels ils sapent notre crédibilité.
[1] Carolyn Merchant (1980), La mort de la nature (traduction française, 2021, Wildproject), p.424.
[2] I build a definition of degrowth in five steps… degrowth being defined as (1) a downscaling of production and consumption (2) to reduce ecological footprints, (3) planned democratically (4) in a way that is equitable (5) while securing wellbeing.
[3] L’expression fait son apparition aux USA pendant les 30 glorieuses, https://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9orie_du_ruissellement
[4] Ce « dialogue » de sourds quand il est organisé s’appelle un « débat » qui consiste à exposer les thèses et les arguments de camps divergents mais sans définir pour autant sa « réussite » à la conclusion d’un accord final sur une position commune. Par « discussion », j’entends un débat dont la réussite se mesure à la formulation finale d’un « verdict », c’est-à-dire un énoncé qui tranche le débat, qui départage les avis. Au mieux dans un débat, des opinions sont exprimées, et même évaluées. Mais c’est seulement dans la discussion que l’on aboutit à un jugement tranché. Pour les degrés de ce que c’est que « juger » – opiner, évaluer, trancher – je renvoie à Paul Ricœur, Le juste (1995), Seuil, « L’acte de juger », p.185-192.
[5] https://wikirouge.net/Contradictions_du_capitalisme
[6] Michel Lepesant, « Pourquoi une cartographie systémique des trajectoires de décroissance » (2024), Mondes en décroissance, n°2, https://revues-msh.uca.fr/revue-opcd/index.php?id=344#tocto1n2.
[7] Pour une distinction de ces 3 types de critiques, Hartmut Rosa (2012), Accélération et aliénation, La Découverte, p.90.
[8] Je peux renvoyer ici au sondage Ifop 2021 pour le Medef, Enquête sur la transition écologique : « Pour 72% des Français, la poursuite du développement économique est nécessaire à la transition écologique tandis que 28% considèrent à l’inverse que cette dernière nécessite de stopper la croissance économique. » et chacun aura remarqué que « stopper la croissance », ce n’est pas décroître.
[9] Harmut Rosa, « Dynamic Stabilization, the Triple A. Approach to the Good Life, and the Resonance Conception », Questions de communication, vol. 31, no. 1,2017, pp. 437-456.
[10] https://decroissances.ouvaton.org/2024/05/18/la-part-radicale-de-la-decroissance-politique/
[11] Moor (de) J., Marquardt J. (2023), « Deciding whether it’s too late: How climate activists coordinate alternative futures in a postapocalyptic present », Geoforum, vol. 138, 103666, [En ligne] DOI : https://doi.org/10.1016/j.geoforum.2022.103666 → plutôt que de poser et d’affronter la conflictualité des dissonances temporelles, la résolution consiste à spatialiser le temporel, à se replier là où peut avoir lieu une action collective. L’un des enquêtés le formule très bien : « Et je pense que moi-même, j’ai le désir d’éviter de ressentir le désespoir de ce que je pense qu’il va vraiment se passer et d’éviter cela en faisant une action qui semble être une action » (de Moor, Marquardt, 2023, section 4.2).
[12] Pour une lecture de ces « thèses sur la communauté terrible » : https://communautedeschercheurssurlacommunaute.wordpress.com/retour-sur-la-communaute-terrible/.
[13] Je renvoie là au chapitre 4 de l’Atelier Paysan (2021), Reprendre la terre aux machines, Seuil. Ma recension du livre : https://ladecroissance.xyz/2022/07/02/il-faut-lire-reprendre-la-terre-aux-machines-par-latelier-paysan/.
[14] « Nous appelons à une repolitisation en profondeur du mouvement pour l’agriculture paysanne dont nous faisons partie. Nous proposons d’articuler la poursuite de nos pratiques alternatives avec un important travail d’éducation populaire, et avec la création de rapports de force autour de trois grandes pistes politiques : la fixation de prix minimum d’entrée pour les produits importés en France ; la socialisation de l’alimentation, avec notamment le projet d’une Sécurité sociale de l’alimentation ; enfin, un mouvement de lutte contre la robotique agricole et pour une désescalade technologique en agriculture », Atelier Paysan, ibid., présentation du chapitre 5.
[15] « La rue comme rampe de lancement d’une écologie enfin majoritaire ? Au moins fait-elle sortir l’écologie de ses anciennes figures imposées pour l’inclure dans le répertoire d’action élémentaire de la contestation. Force en mouvement, elle commence à acquérir une valeur politique réelle », p.102. Ma recension : https://ladecroissance.xyz/2024/10/31/pourquoi-lecologie-perd-toujours/.
[16] Michel Lepesant, « Le socialisme utopique : ressource de la décroissance » dans Entropia n°10, printemps 2011.
[17] Tel est l’objectif de la Maison commune de la décroissance, et c’est la raison pour laquelle je l’ai fondée il y a quelques années. Dans mon livre de 2013, je défendais l’équilibre entre les 3 pieds de la décroissance : celui de la visibilité politique, celui des alternatives et celui du projet. Mais l’expérience tant militante qu’active dans de multiples alternatives concrètes m’a convaincu que des 3 pieds, celui du projet, de la théorie, de la conceptualisation, était bancal et qu’aujourd’hui il y avait urgence politique à le consolider.
[18] Nick FITZPATRICK, Timothée PARRIQUE, Inês COSME. (2022), « Exploring degrowth policy proposals, A systematic mapping with thematic synthesis », Journal of Cleaner Production, n° 365 [En ligne] DOI : https://doi.org/10.1016/j.jclepro.2022.132764.
[19] Chez qui la revalorisation des communs, en opposition à une conception individuelle et exclusive de la propriété, passe par une limitation dans la taille des communs envisagés. Ce qui pose aux moins 2 difficultés. 1) Quand les communs sont mondiaux, voire terrestres comme la mer… 2) Mais même quand les communs sont de taille humaine, il s’agit de penser leur articulation non seulement horizontale vers verticale…
[20] Emmanuel Dockès, Voyage en misarchie, Essai pour tout reconstruire (2017). La misarchie est ce régime dont le principe est une réduction maximale des pouvoirs et des dominations. Beau principe mais dont la réalisation passe par l’archipélisation des communautés et dont le ressort principal consiste à pouvoir en changer à volonté. « Si on voulait pour l’instant faire progresser la misarchie, il faudrait agir dans l’accroissement des très nombreuses expériences de sociétés alternatives, qui sont des embryons de société futures », https://www.socialter.fr/article/voyage-en-misarchie-imaginer-une-societe-qui-minimise-le-pouvoir-et-la-domination-1
[21] Quinn Slobodian (2025), Le capitalisme de l’apocalypse, ou le rêve d’un monde sans démocratie, Seuil. Arnaud Orain (2025), Le monde confisqué, essai sur le capitalisme de la finitude, Flammarion.


