Le commun, ça ne se fabrique pas, ça se cultive

Parmi les modes rhétoriques du moment, il y a cette expression qui fait florès selon laquelle il faudrait « faire du commun » ; variante de « faire du lien ».
Le danger d’une telle expression c’est de présenter comme remède ce qui – à cause d’un diagnostic inversé – est en réalité la poursuite même du désastre.
Le désastre – et j’écris cela pour ne pas céder à cette autre mode qu’est la prédiction de l’effondrement à venir – c’est une conception inversée des rapports entre une société et ses membres.

  • D’un côté, une conception nominaliste selon laquelle seuls les individus existent réellement : une entité générale comme la société n’existe que comme « signe mental ».
  • De l’autre côté, une conception que je qualifie de « socialiste » et qui repose juste sur le constat qu’à sa naissance, aucun individu ne se trouve face à une tabula rasa mais qu’au contraire, une société est déjà là, avec ses institutions comme la langue, les traditions, les manières de faire… Ce « déjà-là » est non seulement préalable mais comme il précède tout individu, alors il est clair que c’est un « Commun ».

C’est Hannah Arendt qui émet l’hypothèse dans « Le concept d’histoire », l’un des 6 essais de La crise de la culture, que tout concept d’histoire partage un dénominateur commun avec celui de nature : l’immortalité pour l’Antiquité et le processus pour les temps modernes. Si c’est à la technique de « faire » la nature (artificialiser le naturel), ce serait à la politique de « faire société », de faire du commun et du lien.
Nous voyons ainsi la même illusion démiurgique mise en œuvre par la technique comme par la politique : c’est l’illusion d’avoir pour mission de transformer le monde comme si l’essentiel n’était pas de d’abord le préserver et le protéger. En voulant faire du commun, on continue l’individualisation alors qu’on prétend s’y opposer. « Fabriquer du commun », slogan individualiste !

Une attitude conservatrice vis à vis de la société ne signifie pas du tout que rien ne doive changer ; évidemment il y a des héritages qu’il va falloir solder (des « communs négatifs »). Donnons juste 2 exemples : socialement le patriarcat, politiquement le nucléaire…
C’est tout un chantier théorique et pratique qui s’ouvre ainsi : sortir des fantasmes de « fabriquer » du commun pour laisser place à l’ambition si humaine de plutôt le « cultiver ». Je ne prends pas ce verbe au hasard car il possède la capacité de cultiver le lien entre nature et culture.
Pour ceux qui croiraient encore que le lien et le commun peuvent se fabriquer, une piste est de prendre un peu de leur temps théorique pour faire l’inventaire de tout le commun qui est déjà là : rien que cette langue qui leur permet de réfléchir…

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