Faudrait-il passer à la « post-croissance » ?

Alors que le mot de « post-croissance » semble parfaitement consensuel, il plaît à la bourgeoisie, il se trouve dans des programmes de partis politiques, faut-il arrêter d’effrayer les beaux esprits avec ce terme volontairement conflictuel de décroissance ? Voilà le débat paru dans le mensuel La Décroissance de janvier 2019, auquel j’ai accepté de participer, en très bonne compagnie : Serge Latouche, François Schneider et Élodie Vieille Blanchard.

Pourquoi l’évidence critique portée par le mot même de « décroissance » n’a-t-elle pas empêché depuis des années d’être brouillée par la prolifération d’autres termes tels que a-croissance, post-croissance ou après-croissance , et très récemment méta-croissance [1] ? Lire la suite

5 thèses décroissantes sur les GJ

Portrait de M. Castaner, réalisé à partir de photos de victimes des actes des forces de l’ordre depuis le 17 novembre 2018. Montage réalisé par Loic De Paujantec, merci à lui.

Il faut reconnaître la dimension déconcertante du mouvement des gilets jaunes (GJ). Sans difficulté chacun peut constater un premier paradoxe : d’une part, il possède un potentiel de refus qui pourrait évoquer l’une des deux dimensions de la définition que Cornelius Castoriadis donnait de la révolution : son émergence et sa spontanéité imprévisibles ; mais d’autre part (et « en même temps »), il faut aussi admettre qu’il ne remplit pas du tout la seconde condition, c’est-à-dire sa dimension imaginaire, en vue d’une auto-institution de la société par elle-même.

A cause de cela, ce mouvement n’est pas un « mouvement social » si on entend par là un mouvement qui revendique, explicitement ou non, une vision « autre » de la société : ce sont des individus en mouvement. Lire la suite

Les tyrans du Moi post-moderne

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Les 3 « despotes » du Moi, dans la seconde topique freudienne

Il faut partir de la seconde topique freudienne, qui permet à Freud de présenter un Moi écartelé entre 3 « despotes », le Ca, le Surmoi et la réalité. « Ah, la vie n’est pas facile », car le Moi doit diplomatiquement trouver son équilibre psychique en essayant de ne jamais (trop) mécontenter aucun des 3 despotes.

Byung-Chul Han (Pyŏng-ch’ŏl Han), La Société de fatigue, Circé (2010, 2014 pour la traduction française). Lire la suite

Notre décroissance n’est pas de droite

A l’occasion de la critique du livre de François-Xavier Bellamy publié sur le site de la MCD (maison commune de la décroissance), il me semble opportun de rappeler le début de l’introduction que j’avais écrite pour l’ouvrage collectif que j’avais dirigé Notre décroissance n’est pas de droite (Golias, 2012).

Des lignes bougent, « indignation », « transition », « désobéissance », « sécession », des cris s’entendent pour tenter de bousculer une démocratie anesthésiée. A la croisée, en ligne de mire ou en filigrane, la « décroissance » doit maintenant prendre toutes ses responsabilités politiques. Bien sûr dans les « utopies concrètes », les alternatives, les eSpérimentations sociales, et cela dans tous les domaines de la « vie bonne » : alimentation, santé, logement, éducation, culture, transport, monnaie… Bien sûr dans la visibilité de la vie politique classique – élections, pétitions, manifestations, convergences – sans jamais se départir d’un bénéfique scepticisme vis à vis du « spectacle » politique comme de la « brigue » du pouvoir. Bien sûr aussi dans le « travail du projet » : car il s’agit de rêver, de se projeter, de viser une cohérence.

C’est dans ce cadre qu’un besoin de clarification est apparu : celui de rappeler que « notre décroissance n’est pas de droite ». Lire la suite

Prendre les difficultés avec (la) Mesure, I

Je publie ici ma contribution inédite à la 3ème édition du livre de Philippe Derudder, Monnaies locales complémentaires & citoyennes. C’est à la fois, pour moi, un bilan de l’expérience de la Mesure, mais aussi du réseau des MLCC, mais aussi des alternatives concrètes. J’avais présenté l’an dernier ce texte lors d’une conférence à Paris, à l’issue de laquelle j’ai déjà publié quelques réponses à une série de questions : Mesurer les difficultés, et ensuite, II.

Dans la nature, les êtres vivants naissent, s’épanouissent et finissent par mourir tout en fournissant par la même occasion les matériaux pour contribuer à la naissance des futurs vivants. Il ne s’agit pas en faisant cette remarque de prétendre qu’une organisation sociale doit prendre pour modèle une telle histoire organique mais il s’agit quand même de rappeler que tous nos projets humains s’inscrivent toujours à l’intérieur d’un cadre naturel englobant. Il s’agit surtout – et n’est-ce pas là le propre de l’humain – de ne pas se contenter d’enregistrer un tel flux des générations mais d’oser prendre humainement le recul nécessaire pour que la volonté puisse accompagner les nécessités naturelles.

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J’ai relu « La part maudite » de Georges bataille

Il y a longtemps – plus de 40 ans – un professeur (nous) avait recommandé la lecture d’Hannah Arendt, de Jacques Ellul et de Georges Bataille. Quel programme, quelle vision [1] ! Cette année, pour réfléchir ensemble au « sens de la vie, comme question politique », les (f)Estives de la décroissance avaient invité Onofrio Romano, dont la pensée s’inspire fortement de celle de Georges Bataille [2]. Les décroissants doivent (re-)lire Bataille, et plus particulièrement La part maudite [3], pourquoi ?

Parce que même si l’entropie est le destin de l’univers, même si celui de notre Soleil est d’ici 5 à 7 milliards d’années de passer de naine jaune à géante rouge, même si d’ici 500 millions d’années, la fin de l’Homme devrait largement précéder la fin de la Terre, Bataille affirme pourtant que la vie sociale n’est véritable qu’au prix de dépenses inutiles et improductives, qui sont alimentées par l’abondance et l’excès du rayonnement solaire : il y aura toujours un excédent d’énergie à dépenser.
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La décroissance est le nom d’une philosophie politique

affiche_lepesantVoici ce que j’avais préparé pour le café-débat organisé par les amis de Décroissance44, à Nantes, le 21 décembre. Mon intervention y a plutôt été fidèle. De la discussion qui a suivi, je retiendrais évidemment le point délicat de la critique que je porte quant à la véritable portée des alternatives concrètes : comment passer le (premier) cercle de l’entre-soi sans revenir aux solutions toutes faites de la ressemblance avec le monde dont on affirme vouloir sortir ? Mais le moment le plus fécond me semble avoir été celui où la question du bonheur, comme question politique, est devenue centrale. C’est bien là, me semble-t-il toute l’audace de la décroissance : si nous défendons des valeurs telles la sobriété, le partage, la convivialité, c’est bien parce qu’une satisfaction durable (solide parce que solidaire) est notre horizon.

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Oser critiquer l’individualisme généralisé

nyonsJe ne mets ici qu’un extrait de la version écrite de mon intervention à Nyons le vendredi 2 décembre, consacrée à une critique des fables partagées paradoxalement par les adorateurs de la croissance et leur adversaires « alternatifs » déclarés. Le fondement caché de ce paradoxe me semble résider dans un « individualisme philosophique » (pas question de faire de la psychologie). Des discussions m’ont malheureusement rappelé à quel point le travail d’auto-critique est encore souvent mal compris par ceux qui affichent pourtant leur critique du monde actuel, sans que je puisse vraiment me réconforter en me racontant qu’il est toujours bon de déranger les certitudes  bourgeoises.

Au fond des principales fables du productivisme (dont la croissance est le déchet) que sont la fable du troc (pour justifier la marchandisation de la monnaie), la fable de la faiblesse naturelle de l’homme (face à une nature présupposée hostile, l’homme doit s’organiser et s’approprier la nature), la fable du travail comme principe de reconnaissance sociale (ce qui justifie la marchandisation de l’activité), se trouve la croyance que l’existence des individus précèderait celle de la société, qui résulterait alors de leur volonté de « faire société ». Lire la suite

J’ai lu : Sortons de l’âge des fossiles, de Maxime Combes

fossiles_combesBien sûr, parce que je suis un partisan de la décroissance, je pourrais croire que toutes mes lectures subissent le biais de cet engagement. Mais je ne le crois pas. Pourquoi commencer par un tel auto-scepticisme ? Parce que la lecture du livre de Maxime Combes – Sortons de l’âge des fossiles, Anthropocène Seuil, 2015 – m’a beaucoup intéressé et tout autant déçu, voire irrité.

1- Il m’a intéressé parce qu’il repose sur une proposition incontournable : si nous voulons sortir de l’âge des fossiles, le « seul scénario [qui] est acceptable et enviable » (page 29) passe par un moratoire qui porte sur l’extraction des énergies fossiles mais aussi sur tous ces projets qui « doivent désormais être vus comme les vestiges d’une économie fossile qu’il faut apprendre à dépasser » (page 28) : nouvelles centrales électriques, aéroports, oléoducs, usine de liquéfaction et de regazéification. Lire la suite