Socialisme ou croissance : pourquoi lire Axel Honneth ?

Pourquoi les décroissants doivent-ils vraiment s’intéresser à la critique portée par l’École de Francfort ? Parce que dans notre opposition au capitalisme, nous préférons certaines critiques à d’autres. Explicitement, nous préférons les critiques qui ont su articuler critique du capitalisme et critique de certaines critiques du capitalisme : c’est la critique marxiste du capitalisme qui est ainsi visée.

Il ne s’agit pas de nier l’apport de la critique marxiste mais il s’agit de dépasser cette critique. Pourquoi ? Regardons schématiquement les 3 grandes questions politiques : la question sociale, la question écologique et la question démocratique.

Axel Honneth (1949- )
  • Le marxisme est-il la philosophie politique la mieux placée pour traiter la question démocratique ? Peut-être mais alors en l’abordant du mauvais côté : socialisme ou barbarie (1) https://archivesautonomies.org/spip.php?article758 ? Pour autant, il faudrait se demander ce qu’il pouvait y avoir d’erroné dans le socialisme des débuts pour avoir à ce point oublié les grandes valeurs de la révolution française ? Suffit-il de dénoncer cette dernière comme « bourgeoise » pour ne pas avoir à se coltiner à la liberté, à l’égalité et à la fraternité ?
  • Le marxisme est-il la philosophie politique la mieux placée pour traiter la question écologique ? Ne doutons pas que le thuriféraires du marxisme sont capables de nous dénicher le texte, le passage, dans lequel Marx aurait pu être écologiste ; mais enfin… Productivisme et industrialisme du marxisme vulgaire apportent de quoi largement nourrir des doutes sur un « Marx vert ». Pour autant, cela ne dispense pas les antiproductivistes de se priver d’une lecture dialectique de ce que Marx, et Engels, ont pu écrire d’une exploitation de la nature par l’homme.
  • La question sociale permet-elle de conserver encore quelques bribes de marxisme ? On aurait aimé répondre que oui, au moins là, Mais non. Et pourquoi ? Parce que le matérialisme marxiste s’est révélé comme un formidable écran devant la portée morale des luttes menées contre le capitalisme. Le marxisme s’est montré particulièrement aveugle à toute critique normative du capitalisme. Pourquoi ? Parce qu’il croyait disposer d’une critique « fonctionnaliste » nécessaire et suffisante : celle par les « contradictions internes » du capitalisme. Du coup, toute critique normative était traitée de « bourgeoise ».

Cette dernière critique adressée au (déterminisme du) marxisme est doublement féconde pour les décroissants :

  1. Parce que cet « argument de la nécessité » aura des implications fortes sur les questions de l’Histoire, du sujet de la transformation, du rôle de la violence. A contrario, la décroissance pourrait s’honorer de plaider plutôt pour une conception contingente de l’histoire, d’avoir fait ses adieux au prolétariat pour s’ouvrir à la société dans son ensemble, d’être partisan du pacifisme. C’est pour cela que l’argument du « quand bien même » – qui se veut en opposition explicite à celui de la nécessité – devrait jouer un rôle central dans la philosophie politique décroissante, dès qu’il s’agit de se poser la question des « mobiles » de l’action politique. Non, l’histoire n’est pas écrite d’avance, non il n’existe pas d’avant-garde éclairée, oui l’action violente est illusoirement mobilisatrice.
  2. Le refus décroissant de l’argument de la nécessité doit valoir aussi pour la question écologique et pour la question démocratique. Auto-critiquons alors les tentations pour un despotisme vert comme pour les fables prédictives de catastrophe : non pas que la catastrophe ne menace pas, mais reconnaissons que son annonce n’est jamais politiquement mobilisatrice.

C’est seulement sur le premier point que la lecture d’Axel Honneth peut enrichir la décroissance. Car il faut reconnaître que sur la question écologique, c’est encore une fois l’impasse.

Mais paradoxalement, il faut peut-être se demander si ce n’est pas cet « oubli » de la question écologique qui permet à Axel Honneth de mieux se concentrer sur la question démocratique :

  1. Les 3 ouvrages nourrissent notre réflexion sur les enjeux éthiques et normatifs de toute critique du capitalisme : autrement dit, nous ne devons jamais oublier que nous faisons de la politique d’abord pour poser la question de la vie bonne. Et c’est ce « pour » qui idéalise toutes nos luttes « contre » : pas de rejet sans projet.
  2. Les décroissants ne devraient-ils pas se définir d’abord comme des « socialistes » plutôt que comme des « écologistes » ? Il ne s’agit évidemment pas de rejeter la question écologique, Il s’agit juste de reconnaître que nous devons nous la poser parce que nous reconnaissons que nous ne pouvons être humains qu’au sein d’une vie sociale et que les valeurs dont nous avons besoin pour protéger, conserver et entretenir la vie sociale sont les mêmes que celles dont nous avons besoin quand nous voulons protéger, conserver et entretenir la nature.

Et voilà une nouvelle difficulté : comment se revendiquer socialiste quand nous prétendons être si critique envers sa version marxiste ? C’est ce qui fait, me semble-t-il, le grand intérêt du livre d’Honneth sur le socialisme : j’ai longtemps cru que l’on pouvait sauver le socialisme en évitant d’être marxiste mais en se revendiquant du socialisme utopique. Et pourtant le renouveau du socialisme prôné par Honneth va précisément s’appuyer sur la critique d’une vision partagée par tous les socialistes, scientistes comme utopiques : leur « monisme économique ».

La critique décroissante de la croissance est explicitement un refus de ce monisme économique ; voilà pourquoi quand la « croissance » est le nom actuel de la « barbarie », peut se poser la question « socialisme ou croissance ». Axel Honneth ne la pose pas ; mais les décroissants, en lisant Axel Honneth, peuvent se la poser : c’est notre honneth-eté.