Stérilité du « Tout ou rien » – Notes d’écriture sur A. Camus

Je copie-colle, ici, en vrac, des notes en vue d’un livre dont l’ambition serait de Relire politiquement Camus. Je m’appuie très fortement sur La Peste (Folio plus n°21). Ces notes ne sont pas mises en forme, mais je ne les donne ici que pour donner envie de se replonger dans Camus, et le meilleur moyen est de s’effacer derrière son écriture. Ces notes ont été écrites il y a plus de 15 ans, et le premier jet il y a plus de 30 ans, mais je ne peux m’empêcher de voir à quel point certains passages – sur l’abstraction du Tout ou rien – rejoignent mes réflexions actuelles (sur la décroissance en période de confinement).

L’affaire de Tarrou.

→ La morale de Tarrou (alors que l’action de Rieux est « politique »).

  • La compréhension : dans les Carnets, Camus note : « Tarrou est l’homme qui peut tout comprendre – et qui en souffre. Il ne peut rien juger ». Il ne peut pas juger parce qu’il ne veut pas juger, parce que juger, c’est toujours d’une façon ou d’une autre justifier le mal. Son père était « avocat général » (texte page 268). Ainsi M. Othon, continuellement désigné par son statut de « Juge Othon » et qui apparaît au début comme un homme sans cœur.
  • On peut alors en déduire que c’est depuis son enfance que Tarrou souffre de la peste : (page 267) « je souffrais déjà de la peste bien avant de connaître cette ville et cette épidémie ». Mais il n’est pas le seul, il n’est pas un « étranger » (comme Rambert longtemps le reste) : « J’ai appris cela, que nous étions tous dans la peste » (page 275).
  • Le Tout ou Rien. A Tarrou s’applique cette exigence du Mythe de Sisyphe: « Je veux que tout me soit expliqué ou rien. Et la raison est impuissante devant ce cri du cœur » (page 44). Mais alors, « La seule pensée qui ne soit mensongère est donc une pensée stérile » (page 96).
  • L’absurde : « Je refuserais de jamais donner une seule raison, une seule, vous entendez, à cette dégoûtante boucherie » (page 274). « J’ai décidé de refuser tout ce qui, de près ou de loin, pour de bonnes ou de mauvaises raisons, fait mourir ou justifie qu’on fasse mourir ». Ce n’est pas le mal qui est absurde, c’est la justification du mal. Si le mal est absurde, il faut non pas se résigner mais refuser l’absurde : « L’absurde n’a de sens que dans la mesure où l’on n’y consent pas », Le mythe de Sisyphe, page 50.
  • Justifier le mal, ce serait tenter de réduire l’écart qui doit rester incommensurable entre le mal commis et le mal subi : il y a un excès de la plainte (Paul Ricœur) et c’est pourquoi Tarrou est vraiment « du côté des victimes » (page 276 ), et non pas « du côté des coupables, des accusés que dans la mesure exacte où leur faute ne me causait aucun dommage. Leur culpabilité me rendait éloquent parce que je n’en étais pas la victime » (La chute, page 61).

C’est pourquoi Tarrou, à la différence de Jean-Baptiste Clamence dans La chute, n’est pas un « avocat », ni avocat général (comme son père). D’où la thèse des Justes.

→ Aussi, le refus de Rieux.

Même si la « compréhension » de Rieux ne porte pas tant sur la « situation » que sur les hommes, Rieux ne se cantonne pas pour autant dans l’affectif, il est aussi dans le volontaire.

(dès la page 21) : « C’était le langage d’un homme lassé du monde où il vivait, ayant pourtant le goût de ses semblables et décidé de refuser, pour sa part, l’injustice et les concessions ».

Mais même quand Rieux n’en reste pas l’absurde et qu’il s’engage dans la révolte : « la conséquence de la révolte est de refuser sa légitimation au meurtre, puisque dans son principe, elle est protestation contre la mort » (L’homme révolté, page 342).

*

La « stérilité » de Tarrou.

Le jugement de Rieux : « Qu’il devait être dur de vivre seulement avec ce qu’on sait et ce dont on se souvient, et privé de ce qu’on espère. C’était ainsi sans doute qu’avait vécu Tarrou et il était conscient de ce qu’il y a de stérile dans une vie sans illusions. Il n’y a pas de paix sans espérance… Tarrou avait vécu dans le déchirement et la contradiction, il n’avait jamais connu l’espérance » (page 316).

  • Reproche de stérilité qui est d’autant plus surprenant que Tarrou n’est pas inactif (« formations sanitaires qui se réalisèrent grâce à Tarrou », page 141 et page 148 ; « pas de pays en Europe dont je n’aie partagé les luttes », page 272) : mais son action est-elle féconde ? Que signifie « stérile » ?
  • Page 85, les souvenirs sont qualifiés de « stériles ». La vie de Tarrou est-elle vraiment déterminée par les souvenirs ? C’est ainsi qu’il commence sa discussion avec Rieux.
  • Dans le dernier § du Mythe de Sisyphe, Camus rejette dans le même temps la futilité et la stérilité : futilité du « Tout ou Rien » de Paneloux, stérilité du « Tout ou Rien » de Tarrou (voir déjà en 22(a)) : dans les deux cas, on trouve le « Tout ou Rien ». C’est-à-dire l’abstraction, la séparation, qui a été vécu par Tarrou comme un « déchirement ». Tarrou croyait « tout connaître de la vie » (page 145) : mais c’est soit « tout », soit la « vie » (voir tableau en 43-b) et c’est pourquoi il n’atteindra jamais la seule chose qui l’intéresse, cette « paix intérieure (page 37), dont il n’aura que « l’idée du chemin » (page 277). Tarrou est du côté de l’idée, pas de la vie : certes il a « horreur des condamnations à mort » (page 140) mais cela n’est pas suffisant pour le faire basculer du côté de la vie, il reste séparé de la vie, ce qui l’intéresse (page 299) c’est une sorte de sainteté absurde : Rieux le sait quand il lui demande de lutter, page 307 (c’est la lutte pour la sainteté et non la lutte pour la vie qui motive Tarrou).
  • Mais Rieux sait aussi que c’est ce qui le sépare de Tarrou : les deux refusent « d’admettre les fléaux » (avant dernier § du roman, page 334), mais Tarrou veut être un saint et Rieux qui sait que c’est impossible s’efforce d’être un médecin.
  • C’est évidemment Rambert que Tarrou reconnaît, en parlant de Rieux : « Je sais, il est plus humain que moi. Allons-y » (page 226). Quant à Tarrou, « c’était un homme qui savait ce qu’il voulait » (page 332).
  • « Dans le monde absurde, la valeur d’une notion ou d’une vie se mesure à son infécondité » (page 96) C’est donc le « Tout ou Rien» qui est stérile ; plutôt : qui empêche l’action de Tarrou d’être féconde. Pourquoi ? Que serait alors la « fécondité » ?
  • Ce que montre Les Justes, c’est que la révolution est stérile (on en déduira que seule la révolte est féconde parce qu’elle est « mouvement » et non pas « acquisition », L’homme révolté, page 345) ; pourquoi ? Dans Les Justes, c’est Kaliayev qui vit les « antinomies apparemment insolubles » (L’homme révolté, page 343) (Stepan : « vous êtes là à marchander ce que vous faites, au nom de l’ignoble amour », page 129) de la justice (Dora : « Nous ne sommes pas de ce monde, nous sommes des justes… Ah ! Pitié pour les justes ! », page 123) et de l’amour (« J’aime la beauté ! c’est pour cela que je hais le despotisme », affirme Kaliayev page 45).
  • L’amour est injuste car égoïste ; la justice est haïssable quand on tue en son nom.
  • Pourtant : la justice est l’extension de l’amour (un amour tourné vers l’humanité, mais qui par cette « abstraction » devient une « idée») et l’amour est la réalité de la justice : la justice n’est qu’une cause, une « idée abstraite », l’amour n’est pas une cause (« Rien n’est défendu de ce qui peut servir notre cause», Stepan, page 82).
  • Mais l’amour qui rapproche deux à deux les hommes les sépare du reste des hommes : l’amour éloigne en humanisant. Alors que la justice semble pouvoir rapprocher tous de tous mais ce n’est qu’une idée : l’idée rapproche en déshumanisant.
  • Ainsi l’amour devient haïssable (jusqu’à la haine qui peut devenir juste : « La terreur ne convient pas au délicat », Stepan, page 91) et la justice devient injuste (quand l’injustice justifie la haine : « Kaliayev à Stepan : « Derrière ce que tu dis, je vois s’annoncer un despotisme qui, s’il s’installe jamais, fera de moi un assassin alors que j’essaie d’être un justicier »).

Tarrou va lutter jusqu’au bout, « immobile », sans « agitation » (page 309) : intellectuellement plutôt que physiquement. Mais il faudra « deux séries de symptômes » (page 308) pour tuer Tarrou (alors que Paneloux n’est qu’un cas douteux, page 254) : Tarrou ne se laisse pas mourir : « Je n’ai pas envie de mourir et je lutterai » (page 307). Pourquoi alors Camus « fait-il » mourir Tarrou ?