J’ai lu : Le bonheur était pour demain, de Philippe Bihouix.

Déconstruction et scepticisme sont au programme du dernier ouvrage de Philippe Bihouix : et ces deux attitudes sont salutaires.

Certes elles rompent avec le ton de L’âge des low tech (2014) dont la troisième partie proposait l’une des contributions les plus positives de toute la littérature autour de l’anthropocène : car pour une fois, un auteur osait tenter une description de « La vie quotidienne au temps des basses technologies ».

Mais il faut bien avouer qu’il peut être salutaire de dénoncer non seulement les illusions portées par le système dominant mais aussi celle de beaucoup de ses critiques. L’ouvrage est composé de 10 « promenades » rangées dans 2 parties :

  1. Réflexions sur les temps passés et présents : L’auteur y passe à la moulinette de façon quasi-exhaustive presque toutes les pseudo-solutions et utopies aujourd’hui défendues par les critiques les moins radicales du système, autrement dit il fait feu de tout bois contre les « solutions » technologiques, économiques et citoyennes. Pseudo-critiques car elles ne tentent au mieux que d’affronter les « effets » mais en faisant bien attention de ne jamais risquer de rompre avec la moindre cause.
  2. Réflexions sur les temps futurs : en apparence, cette seconde partie pourrait sembler plus « constructive » mais en réalité pas une des propositions « alternatives » qui y est évoquée ne réussit à éviter l’épreuve du doute et de la déconstruction : « Les propositions radicales ne manquent pas, mais leur mise en oeuvre semble bien illusoire » (page 317).

Dans son avant-propos, Philippe Bihouix concède que « c’est relativement essorés que nous devrions sortir de la première partie » (page 13). Mais il en va de même à l’issu de la seconde partie. Pour illustrer ce double essorage, évoquons les quelques pages où l’auteur rencontre la collapsologie, parce qu’on y retrouve un bon exemple du ton et de l’attitude générale de l’ouvrage : sans rien nier d’un risque d’effondrementS, il n’en avertit pas moins que « quant à faire des prédictions ou à se préparer au pendant ou à l’après-effondrement, cela me paraît bien illusoire (page 249). « Personnellement, je ne souhaite me projeter ni dans le pendant ni dans l’après-catastrophe » (page 251).

Mais alors quel est l’intérêt d’une telle entreprise ?

  • Se promener dans ces allées remplies d’utopies et nous aider à déconstruire tout ce que nous aimerions tant croire pour éviter une remise en cause trop radicale de nos certitudes. En matière d’espoir, il semble bon de savoir faire la différence entre l’espoir comme « croyance que l’on va y arriver » et l’espoir comme « désir d’y arriver ». Reconnaissons qu’à la fin de l’ouvrage, il ne doit plus rester debout beaucoup de nos espoirs-croyances.
  • Du même coup, place nette a été faite pour nos espoirs-désirs : « Le défi est immense, mais il faudra bien le relever, ensemble, pour le meilleur et pour le pire » (page 362).

Le livre se conclut sur la fameuse distinction de Thomas More : « Je le souhaite plus que je ne l’espère » → s’il y a donc encore de l’espoir, il est de l’ordre du souhait et du désir (et plus de la croyance, tant mieux).

Alors, à notre tour, lecteur de Philippe Bihouix, de lui adresser un souhait : Jean-Jacques est l’auteur des rêveries d’un promeneur solitaire mais Rousseau a aussi écrit « Du contrat social« . Philippe (Bihouix) vient de nous livrer ses « rêveries », alors nous attendons de (Philippe) Bihouix qu’il nous livre son contrat social. Je me permets ici de reprendre ce que, avec Baptiste Mylondo, nous écrivions en dernière note de notre introduction à notre Anthologie du revenu inconditionnel (2018) : « Nous avons vraiment conscience qu’il faudrait beaucoup plus qu’une anthologie pour discuter de façon approfondie de la manière dont un socialisme authentique – libéré de tout fondamentalisme économique – devrait rediscuter de l’articulation entre héritage révolutionnaire (liberté, égalité, fraternité) et résolution de la « question sociale », à la fois pour étudier avec précision quelle place l’individu devrait prendre dans une société qui serait vraiment « sociale » et pour redéfinir une « démocratie » qui ferait de l’entretien et de la protection permanentes de la « volonté générale » un objectif explicite de son organisation politique« .