L’hypothèse de la sélection naturelle est-elle une hypothèse scientifique ?

Si, en 1859, à la parution de L’Origine des espèces par voie de sélection naturelle, la plupart des gens instruits sont prêts à accepter la notion d’évolution, dans la mesure où elle permet de rendre compte des ressemblances et des différences entre les organismes, il n’en va pas du tout de même pour admettre le mécanisme que Darwin propose pour expliquer ces changements, c’est-à-dire la sélection naturelle. Or si la théorie de Darwin marque un progrès scientifique par rapport à celle de Lamarck, ce n’est pas par la notion générale d’évolution mais par celle d’évolution par sélection. C’est l’hypothèse d’un mécanisme par sélection naturelle qui rend véritablement scientifique la théorie de l’évolution.

Comment se fait-il alors que Karl Popper dans La quête inachevée, après avoir pourtant opposé le darwinisme au lamarckisme comme le déductivisme à l’inductivisme, comme la sélection à l’instruction par répétition, écrit que « le darwinisme n’est pas une théorie scientifique testable » et que c’est donc « une théorie métaphysique car on ne peut pas la tester » ?

Ce qui revient à dire que si on s’attend à ce que l’hypothèse de la sélection naturelle permette d’expliquer le « comment » de l’évolution, il faudrait tout au contraire constater qu’elle ne peut fournir que des réponses au « pourquoi ».

Ce qui apparaît d’autant plus étonnant qu’une explication darwinienne par la sélection semble pouvoir faire l’économie d’une explication finaliste selon laquelle telle ou telle caractéristique existerait pour remplir telle ou telle fonction. Au contraire, le darwinisme ne justifie pas la survie d’un être vivant parce qu’il pourrait remplir telle ou telle fonction mais explique au contraire qu’une fonction existe parce qu’elle a été transmise au cours des générations. Ce n’est pas pour survivre que telle fonction existe mais c’est parce que tel vivant a survécu que la fonction existe.

D’un autre côté, en quoi le mécanisme de la sélection naturelle est-il vraiment un mécanisme ? N’est-ce pas plutôt la supposition que la sélection naturelle est un mécanisme qui est féconde plutôt que l’affirmation peut-être dogmatique que la sélection naturelle est le « moteur de l’évolution » ? Car c’est un mécanisme qui bien loin de toujours éclairer une évolution peut au contraire être source de confusions.

Ainsi se demander si l’hypothèse de la sélection naturelle est une hypothèse scientifique ne revient pas à simplement vérifier si cette hypothèse vérifie des conditions de scientificité mais permet de s’apercevoir qu’une réflexion sur la « science du vivant » exige d’abandonner peut-être deux naïvetés portant l’une sur la science et l’autre sur le vivant : naïveté positiviste qui croit que le « comment » peut complètement chasser le « pourquoi » alors que l’hypothèse de la sélection naturelle ne peut pas ne poser la question de l’origine, pas seulement des espèces mais aussi de la vie. Naïveté métaphysique qui évacuerait la question de la mort pour penser le vivant car ce serait aussi tautologique d’affirmer qu’être vivant c’est ne pas être mort, que de dire qu’une espèce vivante est adaptée à son environnement.

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Même si nous pouvons nous douter qu’il existe un écart entre le darwinisme de Darwin et le darwinisme contemporain, il n’empêche que ce que l’hypothèse de la sélection naturelle apporte à la théorie de l’évolution, c’est déjà une véritable rupture épistémologique dans la connaissance du vivant. En termes positivistes, nous pourrions dire que la théorie darwinienne de l’évolution rompt tant avec un état théologique de la biologie qu’avec un état métaphysique. Défendre la théorie de l’évolution, c’est évidemment s’opposer directement aux thèses créationnistes et fixistes. Ajouter l’hypothèse de la sélection naturelle, c’est ajouter à cette opposition envers la théologie de la création un certain refus de la métaphysique de la finalité. C’est ce que rappelle très clairement François Jacob dans le premier chapitre du Jeu des possibles quand il écrit que « le monde vivant a constitué la cible favorite des causes finales » et il rappelle comment « l’argument d’intention » prétend fournir une preuve de l’existence de Dieu : si déjà on conclut de la montre à l’horloger, comment a fortiori ne pas conclure d’un organisme vivant un tant soit peu complexe à la volonté d’un Créateur ? Pour réfuter cette inférence abusive, Jacob ne fait appel ni à une critique du rôle de l’analogie par les « anthropomorphites » comme le fait Hume dans ses Dialogues sur la religion naturelle, ni à la distinction entre « architecte » et « créateur » que fait Kant dans la Critique de la Raison pure : la preuve qui remonterait de l’ordre dans la Nature à un Dessein dans une Intelligence « pourrait tout au plus démontrer un architecte du monde, qui serait toujours très limité par la capacité de la matière qu’il mettrait en oeuvre, mais non un créateur du monde ». La réfutation de François Jacob est une argumentation non pas philosophique mais scientifique : il y aurait des connaissances scientifiques pour réfuter l’idée d’un « dessein préétabli ». Il distingue très simplement « deux niveaux, bien distincts mais trop souvent confondus, pour rendre compte de l’apparente finalité dans le monde vivant » (p.33) A un premier niveau, celui qui correspond à l’organisme vivant dans son individualité, la notion de « programme génétique d’un individu » permet de rendre compte des « différentes phases de la reproduction, du développement embryonnaire, de la respiration, de la digestion, de la recherche de nourriture, de la fuite devant le prédateur, de la migration, etc. » en faisant ainsi l’économie d’une « force vitale échappant aux lois de la physiques ». Au second niveau, celui de l’ensemble du monde vivant, celui pour lequel Darwin fait l’hypothèse de la sélection naturelle, nul besoin de présupposer une intention mais il suffit que trois conditions soient remplies : variabilité des structures, hérédité de ces variations et influence du milieu extérieur pour trier entre les variants. Les deux premières conditions ne seront vraiment comprises qu’à partir de la génétique de Mendel et de la biologie moléculaire ; la troisième est précisément l’hypothèse d’une sélection naturelle qui ne se contente pas d’être un « tamis pour éliminer les mutations préjudiciables » mais qui surtout rend compte de l’apparence de finalité dans l’évolution naturelle parce qu’elle agence les mutations et les ajuste « pendant des millions d’années et des millions de générations » : « c’est la sélection qui donne une direction au changement » (p.35).

Pour qu’il y ait évolution, poursuit Jacob, nul besoin donc que la nature soit instruite ou prévue par une intention et c’est là le rôle que joue, dès Darwin, l’hypothèse de la sélection naturelle. D’abord dans la controverse entre sélection et instruction : pas plus que le sucre métabolisé par une bactérie n’enseigne à la protéine la forme à prendre pour avoir une activité enzymatique particulière (p.39), ou pas plus que la production d’anticorps n’est un processus lamarckien, pas plus le système nerveux ne résulte d’autres mécanismes que celui de « la sélection de certaines synapses et de leur combinaison en circuits fonctionnels » (p.42). Ensuite dans la controverse entre intention et adaptation : « l’adaptation est le résultat d’une compétition entre individus, soit au sein de l’espèce, soit entre espèces. Elle représente un dispositif automatique pour saisir les occasions génétiques et diriger le hasard vers les voies compatibles avec la vie dans un milieu donné » (p.45).

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A première vue donc, l’hypothèse de la sélection naturelle semble être une hypothèse scientifique puisqu’elle peut orienter un grand nombre d’explications pas simplement au niveau de l’individu vivant mais aussi au niveau de l’ensemble du monde vivant. Pour le dire autrement, c’est l’hypothèse de la sélection naturelle qui semble faire de la théorie darwinienne de l’évolution une théorie scientifique vraie, positive : par exemple, si on comprend que la sélection effectue un « tri sur les variants à partir des contingences du moment » (Introduction à la Classification phylogénétique du vivant de G. Lecointre et H. Le Guyader) alors l’ensemble des vivants ne s’ordonne plus le long d’une Echelle des Êtres, Scala Naturae, alors l’Homme ne peut plus apparaître comme la finalité de l’évolution, alors celle-ci ne peut plus avoir pour but l’émergence de l’homme : « si tout pouvait recommencer, la probabilité que tout se passe de la même manière est quasiment nulle » (p.17). C’est sur fond d’un jeu des possibles que, pour S.J. Gould, la vie est belle.

Néanmoins se posent nombre d’interrogations, de critiques, voire de remises en cause sur le statut et le rôle de la sélection naturelle dans la théorie de l’évolution : est-ce une « hypothèse » ?, même si c’est une hypothèse, est-ce une hypothèse « scientifique » ?, que veut dire « sélection » et qu’est-ce qui est sélectionné ? Autant de questions qui bien que séparées renvoient les unes aux autres.

Un critique récurrente dirigée contre la sélection naturelle porte sur son statut épistémologique : hypothèse ou simple évidence tautologique ? L’interrogation porte sur le rapport entre sélection et adaptation : car il semble évident, ainsi que l’écrit Michel Morange dans Les secrets du vivant que « si nous observons aujourd’hui, dans une population animale ou végétale, la présence d’un certain nombre de caractéristiques, c’est que celles-ci ont été transmises de génération en génération plus efficacement que d’autres caractéristiques qui ont disparu » (p.70). Pour savoir si une adaptation est viable ou non, c’est a posteriori la sélection qui tranche et non pas la conformité a priori à une essence préalablement fixée : l’accusation de tautologie découle donc du rejet de l’essentialisme qui est entraîné par l’hypothèse de la sélection naturelle. Le « plus apte » n’est pas trié de droit, mais de fait.

Mais ce fait ne peut pas alors être une « hypothèse » car une hypothèse n’est pas un fait mais une proposition d’explication du fait. C’est ce que dit d’une certaine façon Herbert A. Simon, dans Les sciences de l’artificiel, quand il présente rapidement le « modèle évolutionniste » : l’évolution « dépend de deux processus : un processus générateur et un processus de « test »… Dans le darwinisme biologique moderne… la sélection naturelle est le test » (p.96). Faire de la sélection naturelle une hypothèse alors qu’elle est, de fait, un test ce serait remonter de l’existence à la nécessité et laisser entendre que les choses sont comme elles ne pouvaient pas ne pas être autrement, ce serait réintroduire de la finalité sous couvert d’une hypothèse qui serait d’autant plus facilement vérifiable et vérifiée qu’elle serait en réalité non pas l’explication mais ce qui devrait être expliqué. C’est ce que montre a contrario une tirade de Pangloss : « les choses ne peuvent pas être autrement… les nez ont été faits pour porter des lunettes, aussi avons-nous des lunettes ». Il n’y aurait alors plus qu’un pas à franchir, celui du « principe anthropique », pour conclure que l’apparition de l’homme par évolution était contenue dans les conditions initiales. Refuser donc à la sélection naturelle le statut d’hypothèse ce serait ainsi permettre le retour de l’anthropocentrisme, du finalisme et de l’essentialisme.

 

Deuxièmement, toutes les hypothèses ne sont pas des hypothèses scientifiques ; l’hypothèse de la sélection naturelle est-elle une hypothèse scientifique ? La réponse que donne Karl Popper au chapitre 37 de La quête inachevée qui est consacré au darwinisme est une réponse négative. « Le darwinisme n’est pas une théorie scientifique testable… Le darwinisme ne prédit pas véritablement l’évolution de la variété des espèces. C’est pourquoi il ne peut véritablement l’expliquer. Il peut tout au plus prédire l’évolution de la variété sous des « conditions favorables ». Mais il est pratiquement impossible de décrire, en termes généraux, ce que sont ces conditions favorables – on peut seulement dire qu’en leur présence, une variété de formes apparaîtra ».  Autant dire que le darwinisme n’est pas une théorie scientifique fondée scientifiquement sur l’hypothèse de la sélection naturelle mais au mieux un « programme de recherche métaphysique » : « Bien qu’elle soit métaphysique, cette théorie éclaire énormément des recherches très concrètes et très pratiques… Elle suggère l’existence d’un mécanisme d’adaptation, et permet d’étudier – de façon très détaillée – ce mécanisme en action ».

 

Troisièmement, comment l’hypothèse de la sélection « naturelle » pourrait être testée autrement que par des expérimentations « artificielles » ? Ce qui est certes la question pour tout test visant à contrôler une hypothèse dont l’ambition est d’expliquer un phénomène de la nature sauf que dans le cas d’un test de l’hypothèse de la sélection naturelle, la méthode de test et l’objet du test sont tous les deux des cas particuliers de ce que K. Popper nomme « logique des situations » : « tous deux seraient des cas de logique situationnelle » ; « Ma Logik der Forschung contenait une théorie de la croissance de la connaissance par essais et élimination de l’erreur, c’est-à-dire par sélection darwinienne plutôt que par instruction lamarckienne ». De la même façon que dans sa Logique de la découverte scientifique, Popper récusait le principe d’induction parce qu’il ne pouvait être défendu qu’en présupposant le principe d’induction, ne faut-il pas récuser l’hypothèse de la sélection naturelle car elle ne pourrait être contrôlée que par une méthode qui serait une sorte de sélection naturelle ? La tautologie ici ne serait pas expérimentale mais méthodologique.

 

Enfin l’expression même de « sélection » peut être interrogée. D’abord il faudrait faire attention à ne pas laisser entendre que la sélection donne la préférence au « plus apte » : la sélection n’est pas un classement qui préfèrerait le meilleur mais qui plutôt élimine le pire ; ce n’est pas le « plus apte » qui survit, c’est le « moins apte » qui ne survit pas. Ce qui est sélectionné ce n’est pas l’avantage adaptatif, c’est le désavantage adaptatif, et dans ce cas la sélection est élimination. Avec comme première conséquence que ce qui n’est ni avantageux ni désavantageux peut être sélectionné : la sélection naturelle est « neutre » de ce point de vue. Et comme seconde conséquence : ne faut-il pas alors remettre en cause la définition de l’homme comme « animal le plus faible » ? Ensuite, il faut s’interroger sur le « support » de la sélection : certes la sélection est une compétition inter-spécifique mais pour autant ce n’est pas une espèce qui est sélectionnée ; ce serait revenir à un essentialisme de l’espèce. D’autant que la compétition est aussi intra-spécifique : elle a lieu entre individus. Mais quel individu ? L’individu vivant dans son individualité de corps vivant ou bien, comme le propose Richard Dawkins, le gène ?

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L’intérêt de ces interrogations et remises en question, c’est qu’elles ne peuvent pas recevoir de réponses immédiates car les réponses possibles non seulement impliquent une reformulation même des questions posées mais soulèvent des enjeux qui dépassent la question strictement biologique de la sélection naturelle comme mécanisme de l’évolution. Ces implications tiennent autant aux difficultés de définir ce qui est scientifique et ce qui ne l’est pas qu’à la spécificité du vivant et l’hypothèse de la sélection naturelle apparaît précisément à l’intersection de ces difficultés : car la science s’applique à elle-même le processus de la sélection naturelle quand elle n’accumule dans son progrès que ses réussites, quitte à bricoler après coup ses concepts et ses méthodes pour pouvoir enregistrer de fait ses succès, succès qui ne sont que provisoires. Autant reconnaître qu’il ne suffit pas, muni des définitions définitives de ce qu’est une hypothèse scientifique et de ce qu’est la sélection naturelle, de vérifier si celle-ci peut recevoir le statut de celle-là ; mais tout au contraire de construire ensemble, quitte encore une fois à les modifier au fur et à mesure, ce qu’est la démarche scientifique qui s’occupe du vivant et symétriquement ce qu’est le vivant quand il est objet d’études scientifiques.

C’est pourquoi il nous faut maintenant examiner en quel sens cette sélection est « naturelle » et sur quelle représentation de la Nature elle s’appuie ; montrer ensuite que l’un des enjeux de cette hypothèse scientifique de la sélection naturelle est de s’intégrer à une théorie de l’évolution qui n’est surtout pas un progrès ; définir enfin cette sélection non pas tant comme un examen que comme un concours.

 

Qu’est-ce que l’hypothèse de la sélection naturelle suppose de la Nature ? Qu’est-ce qui dans l’hypothèse scientifique de la sélection naturelle est une hypothèse sur la Nature et en quel sens cette hypothèse à son tour pourrait être dite « scientifique » ?

Supposer qu’un mécanisme de sélection opère dans la Nature pour trier entre les survivants et les autres ne revient-il à formuler une version biologique du rasoir d’Occam ? Essayons de commencer par un argument épistémologique ; selon Carl G. Hempel dans ses Eléments d’épistémologie, le sixième critère d’acceptabilité d’une hypothèse scientifique est la simplicité. Mais comment justifier un tel critère ? Les justifications épistémologiques semblent insuffisantes : car il suffit en mathématiques par exemple de faire un changement de repère pour que la formulation d’une fonction se simplifie ou se complique. Et pour les sciences empiriques ? Karl Popper propose de dire que l’hypothèse la plus simple est l’hypothèse qui a le plus grand contenu empirique et donc le plus aisément testable : mais en combinant deux hypothèses, on augmente bien le contenu empirique mais on perd la simplicité. Il ne reste alors pour autoriser une préférence (des) scientifique(s) en faveur de la simplicité qu’à s’appuyer sur une justification stricto sensu métaphysique et supposer que la Nature est économe ou parcimonieuse. Or n’est-ce pas une telle Nature qui est effectivement supposée par l’hypothèse de la sélection naturelle ? N’est-ce pas ce que fait Richard Dawkins (Pour la science, n°219, janvier 1996, p.76) quand il compare la Nature à un « Grand Niveleur » ? De même qu’il ne servirait à rien à un constructeur de voitures de construire une pièce inusable au milieu d’autres pièces usables, de même pour des gibbons, c’est l’exemple pris par Dawkins, s’il apparaissait au « Grand Niveleur » que le péroné n’est jamais cassé alors il faudrait « faire redessiner ce péroné avec une norme de qualité inférieure. C’est ce que réalise la sélection naturelle… La sélection naturelle nivelle ainsi la qualité aussi bien vers le haut que vers le bas, jusqu’à ce qu’un équilibre satisfaisant soit obtenu entre toutes les parties du corps ». Ainsi l’hypothèse de la sélection naturelle suppose une Nature qui ne gaspille pas, une Nature économe. Mais cette supposition, cette hypothèse, n’est certes pas scientifique mais plutôt métaphysique. Ce qui est acceptable à condition de comprendre que, sous peine d’une régression à l’infini, toute démarche scientifique repose in fine sur des principes qui ne peuvent plus être scientifiques.

Ce qui n’est pas inacceptable si ces principes ne sont pas pris pour des explications : Friedrich Hayek distingue entre une « explication en principe » et une « explication en détail » : en physique, il est possible d’expliquer la chute d’un corps en la prédisant mais il est impossible d’expliquer ou de prédire au niveau de l’évolution le moindre changement particulier. Un principe métaphysique n’est donc pas une explication scientifique mais un principe d’explications scientifiques : il est possible d’en faire un « usage régulateur », c’est-à-dire de viser par là non pas la connaissance d’un système de la nature mais un système de la connaissance de la nature. Dans l’hypothèse scientifique d’une sélection « naturelle », la supposition d’une Nature économe ne revient pas au finalisme, à l’harmonie préétablie du « tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles » puisque ce n’est jamais une explication en détail : c’est paradoxalement ce que signifie la notion de « niche écologique ». Il n’y a pas de plan global qui viserait à maximiser le monde des vivants : une espèce peut occuper une niche écologique si c’est là son « maximum local » ; c’est ce qu’écrit H.A. Simon « à chaque nouveau pas, l’organisme en évolution devient mieux adapté par rapport à son environnement habituel, mais il n’y a pas de raison de supposer que cette progression le conduise à quelque maximum global d’adaptation des individus » (Les sciences de l’artificiel, p.99).

 

Supposer une Nature économe ne revient donc pas à permettre un pas supplémentaire vers un « Dessein intelligent ». L’hypothèse de la sélection naturelle invite au contraire à penser une indifférence morale de la nature, et à ne pas confondre entre « évolution » et « progrès ».

« La Nature n’est pas cruelle, elle est simplement d’une indifférence sans pitié… elle est indifférente à toute souffrance et à tout but » (R. Dawkins, art. cité, p.78). Un monde dans lequel le loup mange l’agneau, dans lequel plus généralement le nombre d’espèces disparues, décimées, est infiniment plus grand que celui des espèces vivantes, survivantes a « très exactement les caractères qu’on peut s’attendre à lui trouver si aucune idée n’a présidé à sa conception, aucun objectif, aucun mal et aucun bien, rien d’autre qu’une indifférence sans compassion » (ibid.).

De même si l’hypothèse de la sélection naturelle « explique » la préférence donnée à l’avantage sélectif, cette préférence n’est pas une préférence globale mais une préférence locale dans une indifférence globale : faire l’hypothèse que la sélection naturelle est le « moteur de l’évolution » c’est pouvoir faire la différence entre « évolution » et « progrès ». Pour H.A. Simon, « l’évolution est complètement myope » (p.98), et il serait faux de croire que l’évolution manifeste une tendance générale ou globale à la diversité croissante, c’est-à-dire à la complexité.

C’est aussi la thèse que défend Stephen J. Gould dans La vie est belle en s’appuyant sur le fait de la redécouverte des fossiles du Schiste de Burgess et en distinguant entre « diversité » et « disparité ». Le cambrien aurait été le théâtre d’un « big bang zoologique » car y seraient apparus non seulement les grands « plans d’organisations » que nous connaissons encore (annélides, mollusques, échinodermes, cordés, arthropodes, etc.) mais aussi toute une série d’autres plans d’organisations aujourd’hui disparus. Mais à l’intérieur de chaque phylum, le nombre d’espèces aurait été peu élevé. A l’inverse d’aujourd’hui, pendant l’explosion cambrienne, la disparité (nombre de phyla) serait maximale, et la diversité (nombres d’espèces) minimale. Ainsi les fossiles des schistes de Burgess nous enseignent que la direction imprimée par la sélection naturelle à l’évolution n’est pas un « cône » de diversité croissante mais un « buisson » qui évolue par décimation et diversification, c’est-à-dire par élimination aléatoire de la plupart des lignées autant que par adaptation.

S’il y a une direction de l’évolution, elle est non seulement éclatée ou buissonnante mais surtout elle n’est pas prédictible. C’est pourquoi l’orthogenèse, selon laquelle, à l’intérieur d’une lignée, un caractère déterminé changerait par degrés dans la même direction évolutive, est une apparence. Stephen J. Gould souligne l’ironie de l’exemple de l’évolution des Équidés, qui est souvent invoqué en faveur de l’orthogenèse : non seulement il n’y a pas de séquence graduelle et linéaire mais « le phénomène de buissonnement est à présent observable sur la totalité de l’arbre phylogénétique des Equidés » (La foire aux dinosaures, p.223). D’où vient alors l’apparence de régularité, d’irréversibilité et donc de finalité ? C’est là que l’hypothèse de la sélection naturelle peut vraiment être qualifiée de scientifique, malgré l’imprédictibilité, car elle permet de « sauver les apparences » quand elle explique en même temps pourquoi il n’y a pas finalité et pourquoi il y a apparence de finalité : « on ne peut transformer un buisson en figure linéaire que s’il ne présente plus qu’une unique branche survivante » (p.225). D’où vient l’apparence d’irréversibilité ? S’il n’est pas possible de prédire, il est néanmoins possible de « rétro-dire » : ce que R. Dawkins nomme la technique de « l’ingénierie inverse » et qui consiste à supposer qu’un objet a été conçu « pour » exercer une fonction, par exemple pour être « le plus apte ». Or, quand un phénomène est réversible, il n’y a pas de différence entre prédire et « rétro-dire » ; donc, s’il y a une différence, c’est qu’il y a irréversibilité : mais ce n’est que celle du temps dans lequel vivent les vivants et qui est une « histoire naturelle ».

 

L’illusion enfin d’un « progrès » de l’évolution est aussi une illusion sur l’objet de la sélection naturelle. L’illusion consiste à croire que c’est une « espèce » qui serait sélectionnée alors qu’en réalité ce ne sont que des individus. « La plupart des phylogénéticiens pratiquant l’analyse cladistique ont, à l’égard du vivant, une attitude nominaliste qui fut celle de Darwin… La réalité du monde est celle d’individus sur lesquels nous plaquons des conventions de langage. L’espèce n’est qu’une collection monophylétique d’individus, définie au mieux par une synapomorphie [= partage d’un caractère dérivé et non pas primitif], au pire par la moyenne et la variance des paramètres mesurés » écrivent clairement les auteurs de la Classification phylogénétique du vivant. N’est-ce pas aussi par ce refus nominaliste de l’essentialisme que l’hypothèse de la sélection naturelle est une hypothèse scientifique ?

Il n’y a alors pas plus de critère a priori de sélection qu’il n’y a de définition a priori de l’espèce : la sélection n’est pas un examen – qui pourrait se dérouler en présence d’un seul candidat – mais un concours, une mise en concurrence : les individus vivants ne doivent pas pour être sélectionnés se conformer à une forme idéale ou une essence préexistante ; et faute de concurrence, un individu « faible » peut survivre s’il est le seul dans sa « niche écologique ». Ou plutôt, tant qu’il est resté seul dans sa niche écologique, il a survécu. Ce nominalisme de l’espèce peut éloigner le biologiste de ce retour du finalisme que S.J. Gould nomme « adaptationnisme » : « Il nous faut trouver des causes et des raisons à tous les événements (alors que la probable réalité est à la fois que l’univers ne se soucie pas de nous et qu’il procède au hasard). J’appelle cette manière distordue d’appréhender la réalité : « adaptationnisme » – c’est l’idée que chaque chose est bien agencée, répond à une fin et, dans l’acception la plus forte, fait partie du meilleur des mondes possibles » (La foire aux dinosaures, p.74 et Le pouce du panda).

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Si l’hypothèse de la sélection naturelle est une hypothèse scientifique, c’est à une double condition : que la science du vivant soit une science spécifique du vivant ; qu’en retour, le fait qu’il puisse y avoir une science du vivant réagisse sur notre compréhension du vivant. Autrement dit, à condition de ne pas s’illusionner sur l’objectivité de la science du vivant, et de préciser la nature de la causalité en jeu dans le domaine d’une « histoire naturelle » du vivant. Et si l’évolution du vivant est une histoire de la contingence alors la théorie de l’évolution est une science historique de la contingence et l’hypothèse de la sélection naturelle est une hypothèse scientifique à condition de ne pas être le « mécanisme » de l’évolution.

 

Nous avons vu que pour S.J. Gould l’image adéquate de l’évolution ne doit pas être l’échelle – référence à la traditionnelle Scala Naturae qui amène rapidement à penser l’humanité comme « but final » (Endzweck) de toute l’évolution – mais le buisson. En particulier dans La foire aux dinosaures : « les phylogénies évolutives sont en fait extrêmement buissonnantes » (p.214), « l’évolution procède par branchements et non pas (le plus souvent) par transformation globale et remplacement » (p.342). C’est l’hypothèse de la sélection naturelle « bien comprise » qui justifie ces assertions : la modalité pertinente d’une telle sélection n’est pas la nécessité mais la contingence. C’est ce que S.J. Gould développe dans La vie est belle (coll. Seuil « science ouverte », 1991) quand il rappelle que la théorie de l’évolution est d’abord une science historique et que la contingence est le principe de toute histoire. Quand il définit le « contingent » comme « le possible qui n’est nécessaire que rétrospectivement » (p.50), il tente d’échapper à la dichotomie réductrice du hasard et de la nécessité et donc de refuser cette répartition des rôles, à l’intérieur de la biologie, entre la biologie moléculaire et la théorie de l’évolution : dans la « théorie synthétique de l’évolution » en effet, l’évolution résulte de la synthèse du hasard des mutations génétiques et de la nécessité de la pression exercée par la sélection naturelle sur les mutants. Ce qui semble renvoyer l’hypothèse de la sélection naturelle du côté du déterminisme. Mais l’explication par Stephen J. Gould de la décimation de la faune de Burgess s’appuie au contraire sur une élimination au hasard de la plupart des phyla : c’est le hasard qui a sélectionné une lignée sur dix. La sélection naturelle a plus fonctionné comme une « loterie » que comme un mécanisme. C’est pourquoi il peut écrire, dans La foire aux dinosaures, qu’« un événement… est dit contingent s’il résulte par bonne chance d’une longue série d’antécédents imprédictibles plutôt que de l’application nécessaire des lois de la nature » (p.86). Pourquoi alors conserver l’hypothèse de la sélection naturelle ?

Poser la question en croyant y voir une objection, c’est présupposer que la sélection ne peut être qu’un mécanisme nécessaire, ce qui est une hypothèse scientifiquement fausse. Car rien n’interdit que souvent la sélection opère au hasard, qu’elle n’est pas déterminée tautologiquement par la préférence accordée à un avantage adaptatif, et qu’en même temps l’histoire du vivant ait un sens, non pas une signification mais simplement une direction : « Contrairement à ce qu’on croit souvent, la sélection naturelle ne fonctionne pas seulement comme un tamis pour éliminer… et favoriser… A long terme, elle intègre les mutations… C’est la sélection naturelle qui donne une direction au hasard, qui oriente le hasard… Le monde vivant… n’est qu’un parmi d’autres possibles. Sa structure actuelle résulte de l’histoire de la terre » (p.35) accepte François Jacob dans Le jeu des possibles. Et nous avons vu comment l’hypothèse de la sélection naturelle sans céder aux facilités du finalisme rendait quand même compte de l’apparence de finalité.

Cet usage d’une causalité contingente dans cette science historique qu’est la théorie de l’évolution court un double danger, le double risque de l’excès : soit réduire la contingence, soit exagérer la contingence. D’abord, il faut admettre que de nombreux traits biologiques ne répondent pas directement à un « pourquoi » sélectif ; par exemple les mamelons masculins ou la « crête clitoridienne » résultent d’une évidence élémentaire de l’anatomie sexuelle : les mâles et les femelles ne sont pas des espèces séparées. Ensuite, à trop exagérer la contingence, le risque est d’ouvrir la porte à un retour d’une nécessité extérieure et transcendante à la nature : car plus par exemple la venue de l’homme semblerait improbable, plus il faudrait l’expliquer par une intervention d’ordre surnaturel (un dieu ou des extra-terrestres, etc.).

 

Comment restreindre de tels dangers ? Quels précautions épistémologiques faudrait-il alors prendre dans l’emploi scientifique de l’hypothèse de la sélection naturelle ?

La science historique du vivant ne pourrait-elle pas trouver à se renforcer en s’inspirant des réflexions faites pour l’Histoire ? Car les problèmes rencontrés – causalité spécifique, contingence, finalité apparente, individualité des agents, rétrospection – y sont non pas identiques mais semblables.

Par exemple, dans son Introduction à la philosophie de l’histoire, Raymond Aron pour échapper aux limites de l’interprétation, tente de conjuguer l’expérience de la compréhension qui caractérise les sciences herméneutiques avec la méthode de l’explication qui est utilisée normalement dans les sciences de la nature. Il se propose d’appliquer à l’histoire, non pas le déterminisme intégral des sciences de la nature mais un « déterminisme probabiliste » où l’historien se contente d’une quasi-explication suivant le schéma logique suivant : 1/ découpage d’un phénomène-effet à interpréter, 2/ détermination d’antécédents qui sont des causes possibles du phénomène-effet, puis séparation d’un antécédent précis dont on veut examiner le rôle : est-il une cause essentielle ou accessoire ?, 3/ constructions d’évolutions irréelles dans lequel cet événement est abstraitement écarté, et 4/ comparaison avec les événements réels tels qu’ils sont reconstitués et connus. N’est-ce pas grosso modo la démarche que suit Gould quand il étudie le mystère de l’œuf du kiwi ?

Et de même que les lois que peut utiliser, selon R. Aron, l’historien sont soit les lois générales de la sagesse populaire tels les dictons et proverbes soit les lois faibles de la sociologie ou de la psychologie, de même le biologiste évolutionniste peut utiliser l’hypothèse « faible » de la sélection naturelle. « Faible » premièrement parce que cette hypothèse de la sélection naturelle peine à devenir une « loi » de la sélection naturelle ; alors que par comparaison, dans les sciences physiques il serait incongru d’évoquer une « hypothèse de la chute des corps ». « Faible » deuxièmement parce que l’hypothèse de la sélection naturelle est en concurrence avec d’autres « causes » de l’adaptation et qu’à côté de la sélection naturelle, on connaît aujourd’hui toute une série de mécanismes intervenant dans l’évolution » : dérive génétique, fixation de gènes au hasard, croissance différentielle des organes, liaison de gènes, etc. Ajoutons que du côté du « hasard », celui réservé aux mutations, là aussi la diversité joue puisque, selon François Jacob dans La logique du vivant, la création de nouvelles molécules doit plus à un « bricolage » qu’aux mutations.

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Mais même si l’hypothèse de la sélection naturelle conserve toute sa fécondité même en restant une hypothèse, même s’il est erroné de croire qu’il existe un « moteur de l’évolution », un « mécanisme de l’évolution », même si la causalité de cette hypothèse est « faible », il n’empêche que cette hypothèse de la sélection naturelle joue au sein de la théorie de l’évolution tous ses rôles : faire de cette connaissance historique du vivant une science, et rectifier notre compréhension spontanée non seulement du vivant – la tentation de l’anthropomorphisme – mais aussi de l’évolution – la tentation de l’utilitarisme ou du fonctionnalisme.

Les adversaires, dès 1859, du darwinisme l’avaient vite compris : avec l’hypothèse de la sélection naturelle, on pouvait croire que la théorie de l’évolution portait « atteinte à la dignité de l’homme par la doctrine de son origine animale » (Hans Jonas, Evolution et liberté, p.33). Au lieu de se rendre compte qu’au contraire c’est tout le monde du vivant qui pouvait du même coup accéder à une dignité réservée à l’humanité. Préciser les cadres dans lesquels l’hypothèse de la sélection naturelle demeure une hypothèse scientifique, quitte d’ailleurs à les élargir pour l’y faire rentrer, c’est donc modifier radicalement notre compréhension du vivant ; et aussi de l’homme. L’émergence de l’humanité n’apparaît pas comme un « miracle de l’évolution » – ou pas plus que pour toutes les autres espèces – ou un « sommet de la nature » – l’homme n’est pas plus et pas moins évolué que toutes les autres espèces aujourd’hui encore vivantes. De ce point de vue, l’homme est tout autant que le cœlacanthe un « fossile vivant », c’est-à-dire pas du tout. De ce point de vue, l’homme n’est pas plus un animal évolué que l’ornithorynque n’est un « animal primitif » : mais chacun peut être qualifié de « bijou d’adaptation ».