Une politique du mieux

Pourquoi ce sentiment que la litanie des appels à l’union n’est plus que rite ? Sentiment peut-être d’autant plus injustifié qu’il resterait sourd à cette « inouïe » nouveauté qui, au travers de revendications juxtaposées, mériterait d’être vraiment écoutée : il faut réunir le social et l’écologie, il faut faire rimer le rouge et le vert, il faut penser ensemble la crise sociale et la crise environnementale.

Mais suffit-il de repeindre de rouge et de vert des compilations pour leur donner cette cohérence politique dont l’absence fait d’autant plus défaut qu’en face le « travail des idées » a été fait ?

A gauche, l’action est dans le labyrinthe et la pensée n’est plus qu’une pelote de nœuds ; comment en sortir ? Comment trancher ? Quel fil tirer pour dérouler la pelote ou sortir du labyrinthe ?

C’est dans une note de La société du mépris que nous pouvons trouver une piste : « je soutiens qu’une société équitable et bien ordonnée peut être extrêmement désagréable » écrit Harry Frankfurt, cité par Axel Honneth (1)Axel Honneth, La société du mépris, note 11 p.141, La découverte, Paris, 2006.. Autrement dit, même une société juste mériterait d’être critiquée ; au nom de quoi ? Allons plus loin si nous admettons que la première « circonstance de la justice » est la rareté (2)Philippe Van Parijs, Qu’est-ce qu’une société juste ?, chapitre 10, Seuil, Paris, 1991.. Non seulement, en cas de rareté, une société pourtant juste serait encore critiquable mais même en cas d’abondance, et quand bien même la répartition des richesses serait juste, nous poursuivrions nos critiques ; au nom de quoi ?

Et nous pouvons tirer le fil vert de la responsabilité écologique exactement de la même façon que nous venons de tirer ce fil rouge de la justice sociale. Soutenons qu’une société responsable écologiquement peut être extrêmement désagréable à vivre. Autrement dit, même une société écologiquement organisée mériterait d’être critiquée ; au nom de quoi ? Allons encore une fois plus loin si nous admettons que la première « circonstance de la responsabilité écologique » est la limitation de notre planète (3)Objectif Décroissance, Parangon, Lyon, 2003.. Non seulement, dans le cas d’une planète finie, une société pourtant responsable serait encore critiquable mais même en cas d’infinité des ressources, et quand bien même leur utilisation serait responsable, nous poursuivrions nos critiques ; au nom de quoi ?

Pourquoi, même dans une société d’abondance et même au sein d’une nature infinie, donnerions-nous encore la préférence à une société économiquement juste et écologiquement responsable ? Pourquoi un monde pourtant juste et responsable mériterait encore nos critiques et nos demandes d’un autre monde ?

Se poser ces questions, c’est comprendre qu’il manque au moins un troisième fil à dérouler. Lequel ? Et quand nous l’aurons trouvé, faudra-t-il aller chercher un quatrième fil ? Une manière d’éviter cette quête qui risque d’être désespérante serait de trouver un fil lui-même tissé de plusieurs brins. Une manière de trouver une « cohérence » sans tomber dans un esprit de système.

Il ne s’agit alors pas de réinventer perpétuellement l’eau chaude mais simplement d’enregistrer le potentiel de convergence et d’équivalence (4)Chantal Mouffe, Le politique et ses enjeux, pour une démocratie plurielle, La découverte M.A.U.S.S., Paris, 1994. de toute une série de critiques et d’alternatives.

Il faut sans cesse ajouter aux crises écologiques et sociales celle de la « dignité ». Cette crise de la dignité renvoie à une revendication de reconnaissance. En faisant place à l’amour, à l’affection, à nos droits, à nos compétences et à nos mérites (5)Axel Honneth, La lutte pour la reconnaissance, p.159, Cerf, Paris, 2007., une société de la reconnaissance serait tout à l’opposé de nos sociétés du mépris, de l’humiliation ou de l’invisibilité.

C’est au sein d’une telle société de reconnaissance que des pratiques concrètes de sobriété volontaire pourraient bâtir le premier étage d’une politique de décroissance, incitant ainsi chacun à poursuivre sur la voie des expérimentations collectives (amap, sel, éco-construction, etc.) voire à retrouver finalement le sens de l’engagement politique.

Pas bien difficile de s’apercevoir qu’une telle société de reconnaissance serait aussi une société de décence. Par common decency, George Orwell entendait un sentiment collectif propre au socialisme ouvrier du 19e siècle, sentiment intuitif des choses qui ne doivent pas se faire, non seulement si l’on veut rester digne de sa propre humanité, mais surtout si l’on cherche à maintenir les conditions d’une existence quotidienne véritablement commune (6)Jean-Claude Michéa, L’empire du moindre mal, Climats, Paris, 2007.. C’est-à-dire, cet ensemble de vertus pratiques traditionnelles telles que l’honnêteté, la générosité, la loyauté, l’entraide, la bienveillance.

C’est au sein d’une telle société de décence par opposition aux tendances à la démesure qui menacent la planète, qu’il faudrait instaurer simultanément un revenu minimum et un revenu maximum. Car si on peut envisager dans une société seulement « juste » au sens libéral de l’égalité des chances qu’il y ait un revenu minimum, c’est d’abord par décence que peut être justifié le plafond des revenus et des richesses.

Au fil vert de l’écologie et au fil rouge du social doit donc se rajouter un fil – colorions-le provisoirement des couleurs de l’arc-en-ciel – composé aussi bien du brin de la reconnaissance que du brin de la décence ; l’intérêt de ces deux brins, c’est qu’ils présupposent d’avoir rompu avec le faux antagonisme de l’individu et de la société : car la reconnaissance est certes une revendication de réalisation de soi mais au sein d’une société ; car la décence est certes une revendication de concorde collective mais qui fait place à une vie réussie pour chacun. L’individualité n’est pas l’individualisme. Le troisième fil, tressé de reconnaissance, de décence, de dignité, d’amitié est le fil de l’humain. L’humain n’est-il pas un vivant dans la Nature, un individu dans la Société et un homme en compagnie des autres ? En tant que vivant, l’humain doit être responsable vis à vis de la nature ; en tant qu’individu, l’humain doit participer à une société juste ; en tant qu’homme au milieu d’autres, l’humain doit exiger la dignité, la reconnaissance, la décence.

Terminons en précisant quelques points.

Reconnaissons qu’il est tout à fait légitime de se demander ce que (re-)vient faire l’humain en politique ? On ne sait s’il faut davantage craindre le totalitarisme de la moralisation en politique (changer la société à condition de changer au préalable l’homme) ou le relativisme sceptique des sociétés cool (quand la défense de la société libérale est portée par ceux qui se croient et se vivent comme ses plus radicaux détracteurs). Mais ces dangers une fois reconnus, ce n’est pas une raison suffisante pour abandonner le retour d’une revendication d’humanité au sein de la question politique : osons affirmer que la résistance aux effets inhumains des sociétés du mépris et de l’indécence constitue une tâche politique fondamentale (7)Une telle tâche pourra sans problème reprendre le concept marxiste d’aliénation.. Osons politiquement l’humain.

Ce troisième fil arc-en-ciel de l’humanité, de la reconnaissance, de la décence n’est-il pas précisément ce qui pourrait rendre « désirables » nos revendications de décroissance et d’égalité ? Car sans se faire récupérer par un capitalisme qui aujourd’hui fonctionne autant à la séduction qu’à la répression, sans se faire récupérer par une exigence de spectacle, admettons que si nos revendications ne peuvent se légitimer qu’en remplaçant la nécessité économique des uns par la nécessité écologique des autres, on n’aura pas beaucoup avancé.

Ajoutons qu’il en va de ce fil arc-en-ciel comme des deux autres fils rouge et vert : lui aussi est nécessaire mais insuffisant. Dans une société pourtant décente, agréable à vivre en compagnie d’autres hommes, si les revendications de responsabilité écologique et de justice sociale ne sont pas satisfaites, les critiques politiques doivent continuer. Car on pourrait très bien imaginer des micro-sociétés certes décentes mais au prix d’un apartheid socio-économique et aux mépris des cadres structurants de la responsabilité écologique : le continuum du local et du global, l’urgence présente des générations futures.

Pas plus que le fil vert ne doit justifier un repli par exemple bio-régionaliste, pas plus que le fil rouge ne devrait pouvoir justifier le retour des autarcies nationales ou régionales, le fil arc-en-ciel ne doit pouvoir se passer d’une exigence d’universalisme associé au refus net des altermondes (8)Editorial du journal de la Décroissance n°32 – juin 2006 écrit par Vincent Cheynet. : le bonheur des uns ne doit pas faire le malheur des autres. La common decency est précisément riche d’une telle traductibilité universelle, sur fond d’une morale non moralisante du donner-recevoir-rendre (9)Chacun aura évidemment reconnu la piste du M.A.U.S.S., parce qu’elle refuse les idéologies du Bien sans tomber, faute de mieux, dans la neutralité axiologique du libéralisme. C’est en ce sens que ce troisième fil est un fil anti-libéral (et c’est son absence qui obère implacablement toute tentative de seulement réunir le rouge et le vert) même s’il exprime la demande libérale que nul ne décide à ma place de ce qui fait ma « vie bonne ».

Avons-nous oublié la démocratie ? Pourquoi ne pas en avoir fait le troisième fil ? Parce que la démocratie, comme régime politique est en position de trame par rapport à nos trois fils. Car ceux-ci ne sont pas immédiatement et merveilleusement compatibles : conflits et jeux de pouvoirs sont donc ici de mise. N’attend-on pas justement de la démocratie qu’elle soit l’organisation des ces articulations entre le rouge, le vert et l’arc-en-ciel ?

Platon, il y a quelques temps, comparait l’art du politique avec celui du tisserand. Nos trois fils et notre trame démocratique ne nous permettent-ils pas alors de penser une triple repolitisation : de la société, de l’écologie et de l’humain ? De quoi commencer à imaginer certainement pas un programme politique mais au moins le projet démocratique d’une société écologiquement responsable, socialement juste et humainement décente.

Telle pourrait être une politique du mieux, et non pas du Bien ou du plus.

Notes et références

1 Axel Honneth, La société du mépris, note 11 p.141, La découverte, Paris, 2006.
2 Philippe Van Parijs, Qu’est-ce qu’une société juste ?, chapitre 10, Seuil, Paris, 1991.
3 Objectif Décroissance, Parangon, Lyon, 2003.
4 Chantal Mouffe, Le politique et ses enjeux, pour une démocratie plurielle, La découverte M.A.U.S.S., Paris, 1994.
5 Axel Honneth, La lutte pour la reconnaissance, p.159, Cerf, Paris, 2007.
6 Jean-Claude Michéa, L’empire du moindre mal, Climats, Paris, 2007.
7 Une telle tâche pourra sans problème reprendre le concept marxiste d’aliénation.
8 Editorial du journal de la Décroissance n°32 – juin 2006 écrit par Vincent Cheynet.
9 Chacun aura évidemment reconnu la piste du M.A.U.S.S.